L’enveloppe qui nous révèle

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octobre 2017
CC-BY-NC-ND-A ADAM

Derrière les marques plus ou moins éphémères faites sur la peau, se cachent des enjeux socio-économiques et politiques.

La peau est l’une des premières choses que l’on voit d’une personne, c’est en quelque sorte un élément important de sa carte d’identité corporelle. « Rasée, épilée, maquillée, tatouée, avec des cicatrices dissimulées ou non... toutes ces choses disent quelque chose de nous, de notre histoire, de comment nous avons vécu et nous vivons et, incidemment, de comment nous voulons être perçus », estime Stéphane Héas, sociologue à l’Université Rennes 2, au sein de l’équipe Violences, innovations, politiques, socialisations et sports (VIPS2)

Cofondateur en 2006 avec le Pr. L. Misery (CHU de Brest) de la Société française des sciences humaines sur la peau (voir p. 11), le chercheur a commencé à s’intéresser au sujet en 2005, notamment en supervisant les travaux de master et de thèse d’un étudiant, Yannick Le Hénaff(1), sur les marques volontaires et involontaires dans les pratiques sportives. Il y a, en effet, une plus grande proportion de personnes tatouées dans le sport de haut-niveau que dans la population générale, tandis que certaines pratiques sportives sont indissociables de leurs lots d’hématomes et de blessures. Toutes ces marques jouent un rôle d’identification et d’unification du groupe autour de l’activité. Mais la relation aux cicatrices et aux hématomes est ambiguë, surtout chez les femmes. Les deux chercheurs ont étudié le ressenti de vingt-quatre joueuses de rugby vis-à-vis des cicatrices et bleus qu’elles “récoltaient” lors des matchs et entraînements(2). « Vingt-quatre n’est pas un nombre représentatif, mais dans le cadre d’une approche qualitative plutôt que quantitative, il s’agit au-delà des cas anecdotiques de privilégier les situations variées », explique Stéphane Héas.

Des marques d’engagement

L’étude, menée sur des joueuses de niveau national, a montré que le bleu ou la cicatrice légère sont valorisés dans le milieu du rugby : « Des fois, quand tu as fait du combat et que tu ressors, t’as des marques, et ben t’as fait ton boulot », témoigne ainsi une joueuse citée par les sociologues. « La cicatrice prouve l’engagement, résume Stéphane Héas, pour pratiquer ce sport, il faut accepter les contacts physiques brutaux, et par conséquent d’avoir des bleus. » D’un autre côté, ces marques vont à l’encontre des normes de beauté et de féminité, et trahissent la pratique d’un sport traditionnellement réservé aux hommes. Ainsi, dans une autre publication, de 2007, les sociologues relèvent des propos soulignant le rejet de la pratique du rugby par des femmes de la part de certains pratiquants masculins : « Elles sont moches, ce ne sont plus des femmes ! » Les joueuses interrogées témoignent également du fait que les personnes croisées dans la rue “les regardent de A à Z”. Elles préfèrent ainsi dissimuler leurs marques au regard extérieur plutôt que de devoir s’expliquer auprès d’inconnus et ont le sentiment de devoir prouver encore plus que les autres qu’elles sont des femmes.

Contrôler son image

La peau est également révélatrice du contrôle de l’image de soi et plus fondamentalement des inégalités socio-économiques. Pour appuyer ses propos, le sociologue prend l’exemple de Michael Schumacher, dont aucune photo n’a été publiée depuis son accident de 2013, à l’opposé des Syriens blessés par les bombardements, dont les images ont fait la Une des journaux. Par ailleurs, « esthétiser les cicatrices constitue une nouvelle opportunité professionnelle, que ce soit à travers des performances artistiques comme la dorure des cicatrices par Hélène Gugenheim, les tatouages ou la chirurgie esthétique. » Là aussi, on peut noter une différence entre les personnes assez riches pour payer des reconstructions cutanées et les autres. Que d’enjeux révélés à travers un sujet à première vue aussi superficiel que la peau !

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