Le bâillement, au-delà d’un mécanisme automatique
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Des chercheurs rennais et italiens viennent de prouver que le son du bâillement des babouins géladas est contagieux. Une découverte qui laisse entrevoir la complexité des formes de communication de ces animaux.
« J’espère que vos lecteurs ne bâilleront pas trop », s’inquiète Alban Lemasson. Cet enseignant-chercheur en éthologie à l’Université de Rennes et au laboratoire Ethos1 est bien rôdé sur la question des bâillements contagieux. Avec une équipe de chercheurs franco-italienne, il vient de prouver qu’en entendant un babouin gélada bâiller, ses congénères bâillent à leur tour. « Nous savions que voir un autre bâiller fait bâiller chez les primates comme chez la plupart des mammifères sociaux et même certains oiseaux comme la perruche, indique le spécialiste. Avec cette étude, nous voulions vérifier que la composante sonore du bâillement est capable de déclencher à elle seule ce mécanisme de contagion. »
Au printemps 2023, l’équipe a passé trois mois dans un zoo allemand pour observer la réaction de 28 géladas à des sons de bâillements rejoués par haut-parleurs. « C’est la première fois que l’on prouve chez des animaux qu’entendre un congénère bâiller déclenche une réponse », se réjouit Alban Lemasson.
Pas un simple réflexe physiologique
Cette étude est la première partie de la thèse de Luca Pedruzzi, un doctorant en éthologie qui navigue entre la Bretagne et l’Italie pour comprendre l’origine de l’empathie chez les primates. Car le bâillement n’est pas un simple réflexe physiologique, il pourrait être une forme de communication émotionnelle.
« La structure sociale des géladas est unique : ils vivent dans un clan séparé en “harems” constitués d’un mâle pour quatre à cinq femelles et leurs petits », explique Alban Lemasson. Les scientifiques ont remarqué que le son du bâillement est d’autant plus contagieux s’il est émis par un membre du clan. « Cela suggère que le bâillement est plus qu’une simple réponse automatique liée à un état de fatigue ou de stress par exemple, mais possiblement aussi un mouvement expressif avec une fonction sociale », affirme le chercheur. D’ailleurs, l’équipe n’a pas identifié de lien entre l’heure de la journée – et donc la potentielle fatigue des animaux – et leur nombre de bâillements.
Coordination sociale
Mais alors pourquoi ces singes bâillent-ils ? Avec cette découverte, une fenêtre s’entrouvre sur un mode de communication complexe, que les scientifiques peinent encore à saisir. « Nous supposons que cela joue un rôle dans la coordination sociale du groupe mais on ignore ce qu’ils communiquent avec », résume Alban Lemasson. Les spécialistes ne savent pas par exemple pourquoi certains bâillements sont sonores et d’autres non. « Il s’agit peut-être d’un moyen de créer une connexion émotionnelle quand le contact visuel est impossible », suppose l’éthologue rennais, dont l’équipe va poursuivre les recherches sur des géladas à l’état sauvage, en Ethiopie. Ce qui est certain, c’est que nous sommes loin d’avoir percé tous leurs secrets.
1. Éthologie animale et humaine.
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