L'adolescence... et tout commence
À l’adolescence, cette période de transition entre l’enfance et l’âge adulte, le corps subit de nombreuses perturbations, auxquelles s’ajoutent des bouleversements psychiques et cognitifs. C’est un moment d’intense questionnement et de recherche d’identité.
Paresseux, accros à leur téléphone, maladroits et désintéressés… De nombreux clichés, rarement élogieux, pèsent sur les adolescents. Ce sont leurs contemporains, et en particulier leurs parents, qui y ont recours dans une tentative de cerner ces jeunes qui ne sont plus vraiment des enfants, et pas encore totalement des adultes. Mais quand commence l’adolescence ? À la première porte qui claque, à la première cigarette ou aux premiers poils qui poussent ?
Un ado, kézako ?
« C’est un concept récent qui émerge au milieu du 20e siècle, dans un contexte socio-économique bien précis », commence Sylvie Tordjman, professeure en pédopsychiatrie à l'Université de Rennes1. Ce contexte, c’est la massification scolaire2 en France, le collège et le lycée étant rendus obligatoires après la Seconde Guerre mondiale. « Depuis la génération des baby-boomers, une grande partie de la jeunesse se retrouve dans un monde où elle a le temps, puisque l’école lui est par définition dédiée », explique James Masy, sociologue et maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Rennes 2.
« Ce n’est pas non plus un concept universel, on n’en parle pas dans tous les pays du monde », nuance le chercheur. Et même quand c’est le cas, les jalons qui mènent l’enfant à l’adulte sont différents : « Aux États-Unis, on peut conduire à 16 ans, voter à 18 et boire de l’alcool à 21, illustre Sylvie Tordjman. Ces repères permettent de cadrer une période transitoire. Ils sont différents selon les sociétés et les valeurs qui y sont promues ». Toute la difficulté est alors de savoir quand l’adolescence commence et à quel moment elle se termine. Si la puberté peut sembler être l’élément déclencheur, « on peut tout à fait être déjà “adolescent” sans être pubère ! », fait remarquer James Masy.
Quant à savoir quand, réellement, on « est un adulte », la réponse n’a rien d’évident non plus. « Il y avait en France des rites initiatiques3 qui servaient à marquer ce passage, mais qui n’existent plus, raconte Pascale Planche, professeure des universités en psychologie à l’UBO4, à Brest. Je pense notamment au service militaire pour les jeunes hommes, au mariage ou à la communion solennelle dans la religion. » Aujourd’hui, il n’y a plus de « barrière claire et systématique » à l’entrée dans l’âge adulte « dans nos sociétés occidentales ». Pour James Masy, « si on veut regarder les adolescents comme un groupe social, il faut le prendre au sens donné par l’École : les collégiens, puis les lycéens, qui déjà n’ont rien à voir entre eux. Dans ce cas-là, on peut considérer qu’après le baccalauréat, ils entrent dans une nouvelle phase de la vie où ils sont étudiants ou jeunes actifs. » Mais les chercheurs insistent, il n’y a pas un adolescent-type, il y a une multitude d’expériences, « rien d’homogène ni de systématique ».
Une construction pas à pas
L’adolescence, malgré ses frontières floues, est un passage obligatoire et crucial. Pour autant, les changements liés à la puberté ne sont pas faciles à appréhender. « Grandir tout d’un coup de 30 centimètres, ressentir des pulsions pour la première fois sans comprendre leur origine, sentir son corps se modifier complètement… Cela provoque une perte des repères habituels et modifie l’image de soi, explique Pascale Planche. Cela peut aussi être source de souffrance ; le regard de l’autre est moins indulgent et des complexes peuvent se créer, allant parfois jusqu’à des troubles du comportement alimentaire, tels l’anorexie ou la boulimie. »
Cette période est ainsi une zone de vulnérabilité, dans laquelle se rejouent entièrement le fonctionnement du corps, son agencement et la vision que l’on en a. Pour la première fois, « et c’est majeur, souligne Sylvie Tordjman, le sujet est sexualisé, ce qui lui donne pleinement conscience qu’il a désormais la possibilité, et donc la responsabilité, de procréer. Il ne faut pas le minimiser, cela peut être angoissant ou exaltant ».
La réflexion sur soi, sur le monde et la prise de conscience de sa place dans la société adviennent généralement durant cette étape de la vie. Ainsi, le « soi social » est également remis sur la sellette : l’adolescent cherche sa place au sein d'un groupe de pairs tout en voulant s’autonomiser. « L’adolescence est un moment de quête identitaire, qui bien souvent ne fait que commencer, continue la pédopsychiatre. C’est le moment des premières fois et des bandes d’amis. »
L’adolescence, une crise ?
Mais peut-on pour autant parler de crise d’adolescence ? « Oui, il y a un chamboulement hormonal, admet James Masy. C’est une période de questionnement intense, où bien souvent les jeunes ne se comprennent pas eux-mêmes. » De là à considérer que tout cela sort drastiquement de la normale ? « Il peut y avoir une crise quand on constate des pensées dépressives, des passages à l’acte, des agressions contre soi ou contre les autres », souligne Sylvie Tordjman qui rappelle que 18 % environ des adolescents ont des pensées suicidaires.
« Nous sommes des sujets en perpétuel développement, continue Pascale Planche. Si on entend par « crise » une remise en question de son identité, alors « il n’y a pas qu’à ce moment de la vie que l’on en subit : vers 2 ou 3 ans, on traverse une première crise d’identité. Et on parle de crise de la maturescence lorsque l’on atteint la ménopause ou les premiers cheveux blancs, puis la crise dite "de la sénescence", vectorisée par la retraite… L’adolescence est juste un moment d’attention particulière de la part de la société ».
Fraîchement sortis de l’enfance, les adolescents apportent pourtant un regard nouveau sur une société dont ils ne manquent pas de souligner les injustices et les incohérences. « Aujourd’hui, dans un contexte d’interrogations sur le couple, sur le pacte amoureux et ses modalités, ils se questionnent de plus en plus sur les modèles relationnels et sur l’orientation sexuelle », illustre James Masy. Pascale Planche abonde : « Ils sont parfois jugés de façon négative, on leur reproche de mettre le bazar ou au contraire de passer la journée devant les écrans. Mais ils peuvent tout autant s'investir dans des associations, faire des maraudes, du soutien scolaire ou des visites en prison. » En somme, chacun gère à sa manière cette zone de turbulence pour accéder au statut d'adulte.
1. Membre du laboratoire INCC, elle est également pédopsychiatre pour la protection de l’enfance de Paris (ASE).
2. Forte augmentation du nombre d’enfants fréquentant l’école.
3. Passages obligatoires entre l’enfance et l’âge adulte, souvent ritualisés, communément admis dans une société et irréversibles.
4. Université de Bretagne Occidentale.
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du magazine Sciences Ouest