L’empire du numérique
En quelques décennies, le numérique a bouleversé nos vies et conquis toutes les sphères de la société. Mais notre dépendance à son égard engendre de nouvelles vulnérabilités et le secteur fait aujourd’hui face à des défis d’ampleur.
Où vont nos clics ? Disparaissent-ils dans les nuages, dans le vide, quelque part loin de nos écrans ? Au fond, nous savons bien que chaque usage du numérique laisse des traces, sur des serveurs et sur l’environnement. Et l’historique commence à peser lourd. En quelques dizaines d’années seulement, le secteur a envahi toute la société. « On ne peut plus envisager le monde sans », pointe Anne-France Kogan, chercheuse en sciences de l’information et de la communication au laboratoire Prefics1, à Rennes.
Une histoire de langage
Derrière ce mot devenu commun, se cache une histoire de langage. Le numérique est la traduction d’informations dans un format binaire, avec les chiffres 0 et 1. Par un processus de chiffrage, du texte, des sons ou encore des images sont donc numérisés et traités automatiquement par des machines préalablement programmées : les ordinateurs. C’est un peu comme une recette (on parle d’algorithme). Chaque étape est établie, puis les ingrédients sont ajoutés (les données) et la machine cuisine seule. Mais tous les ingrédients ne sont pas assimilables par la machine. « Le numérique ne fonctionne qu’avec ce qui peut être compté, tout ce qui ne relève pas du calcul, par exemple les émotions, les odeurs ou les sensations ne peuvent pas être traitées », soulève Anne-France Kogan. C’est peut-être là la plus grande limite du numérique. Et la raison pour laquelle il ne remplacera jamais complètement l’humain.
Pourtant, « la peur que les ordinateurs prennent le pouvoir, détruisent des emplois et déshumanisent le monde n’est pas née avec l’intelligence artificielle, elle a toujours existé », poursuit la chercheuse. Il faut dire que le numérique s’est développé à une vitesse fulgurante. « On peut situer l’origine de la programmation avec l’Anglaise Ada Lovelace, qui a créé le premier programme de traitement automatisé de l’information dans les années 1840, même si des machines à calculer comme la pascaline existent depuis la moitié du 17e siècle », raconte Benjamin Ninassi, adjoint au responsable du Programme numérique et environnement de l’Inria2, à Rennes.
© MUSEE DES ARTS ET METIERS / CNAM - PARIS / PHOTO J-C WETZEL
Inventée par Blaise Pascale, la pascaline est une calculatrice mécanique considérée comme la première machine à calculer. Pièce présentée au musée des Arts et Métiers, 60 rue Réaumur, Paris. arts-et-metiers.net
À l’origine utilisé pour le pointage dans les usines, puis pour la comptabilité et le calcul, le numérique s’est peu à peu immiscé dans l’ensemble des sphères de la vie privée et professionnelle. « On a commencé à avoir un comptage du temps de travail et du temps personnel, il faut voir dans le numérique la montée en puissance d’une rationalisation du temps et de l’usage des données, analyse Ophélie Coelho, chercheuse indépendante à Paris et spécialiste du sujet. S’il s’est si bien déployé c’est parce qu’il est très adapté au capitalisme, il a trouvé son écosystème de prédilection. »
Si bien qu’aujourd’hui, toutes les pratiques sociales, économiques et professionnelles ou presque sont touchées par un dispositif numérique. Pas de paiement par carte bancaire, pas de transports, pas d’électricité sans numérique. Et rien n’est moins figé que lui. « C’est un peu la révolution permanente, illustre Anne-France Kogan, il y a toute une rhétorique qui accompagne sa diffusion et qui en fait le moteur du progrès sociétal. »
Pour le meilleur ou pour le pire, il est évident que le numérique a accompagné de nombreux changements. « Mais ces transformations n’ont été rendues possibles que parce qu’elles étaient portées par des dynamiques sociales et économiques préexistantes, ce n’est pas le numérique qui change la société tout seul », précise la chercheuse. Les sites de rencontre, par exemple, fonctionnent car le nombre de divorces augmente, que les gens se sentent seuls et que l’individualisation de la société permet de s’affranchir des communautés dans lesquelles nous avons été élevés. « La technologie ne tombe pas du ciel, elle est toujours fabriquée par des êtres humains, avec une finalité », résume Anne-France Kogan.
Nouvelles vulnérabilités
Et les produits numériques sont pensés pour être indispensables. « Ils concentrent des nœuds de dépendance », note Ophélie Coelho. L’App Store d’Apple est ainsi un portail d’accès à la clientèle pour toutes les applications, qui ne peuvent passer outre si elles veulent accéder au marché des utilisateurs d’iPhones. Face au foisonnement du web et à la multiplication du nombre de sites, Google ou Facebook, qui proposent de se connecter avec un unique compte à de multiples services, sont aussi devenus incontournables.
La Terre tournait avant le numérique et elle continuerait de tourner sans, mais l’omniprésence du digital a engendré de nouvelles dépendances qui n’ont pas fini de poser question. En juillet dernier, une panne informatique mondiale a provoqué le plantage de plus de huit millions d’ordinateurs à travers le monde. Des aéroports, des banques, des marchés financiers et même des hôpitaux ont été affectés. Le problème a été résolu dans la journée mais il a suffi à désorganiser la planète. « L’omniprésence du numérique entraîne de nouvelles vulnérabilités qui nécessitent de s’adapter et de renforcer les mesures de protection face aux risques de cyberattaques, notamment concernant la protection des données », souligne Gildas Avoine, professeur de cybersécurité à l’Insa3 de Rennes et président du conseil scientifique de l’Anssi4.
Les limites du progrès technique
Alors qu’il semble impossible d’imaginer un monde sans numérique, l’épuisement des ressources minières confronte le secteur à sa propre dépendance. Le cuivre fait par exemple partie des minerais communs et faciles à exploiter. Au Chili, où se situe la majorité des gisements, la concentration baisse d’année en année. « Elle est aujourd’hui d’environ 0,6 %, c’est-à-dire que pour une tonne de terre traitée on produit moins de 6 kg de cuivre et des études5 indiquent que nous atteignons la limite des progrès techniques d’extraction qui ont jusqu’ici permis de pallier l’épuisement de la ressource », rapporte Benjamin Ninassi. Ces études prédisent donc une augmentation du prix du cuivre dans les décennies à venir. Problème : les métaux utilisés par l’industrie du numérique sont les mêmes requis pour l’électrification de la société (voitures électriques, panneaux photovoltaïques…) dans le cadre de la transition énergétique. Dans un monde aux ressources finies, aucune technologie, pas même le numérique, ne peut croître indéfiniment. Loin des nuages, nos clics s’envolent vers d’autres clouds, bien terrestres, qui interrogent la prétendue durabilité du modèle numérique.
1. Pôle de recherche francophonies, interculturel, communication, sociolinguistique.
2. Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique.
3. Institut national des sciences appliquées.
4. Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information.
5. Publiées par O. Vidal et al. dans la revue Sustainability (2022).
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