Les mystères enfouis de Carnac

Grand angle

N° 431 - Publié le 12 août 2025
© VIOLETTE VAULOUP
Vivien Mathé quadrille chaque centimètre carré de la parcelle avec le magnétomètre.

À Carnac, dans le Morbihan, géophysiciens et archéologues travaillent ensemble pour cartographier le sous-sol à la recherche d’éléments qui pourraient aider à mieux comprendre les célèbres alignements de menhirs.

Casquette sur la tête et chihuahua dans les bras, un promeneur ralentit le pas, intrigué par l’étrange charrue qui quadrille la prairie. Un vent chaud fait voltiger la paille fauchée et à l’autre bout du champ, la casquette de Vivien  Mathé manque de s’envoler. Le géophysicien, inlassable, arpente cette parcelle à proximité des alignements du Menec, à Carnac. À droite, des menhirs. À gauche, des menhirs. Et sur ce terrain au croisement de deux routes, rien. Du moins en surface. 

Changer la focale


Depuis deux ans, une équipe d’archéologues et de géophysiciens se rend dans la commune du Morbihan, célèbre pour ses mégalithes désormais classés au Patrimoine mondial de l’Unesco, afin d'en cartographier le sous-sol. « Les menhirs sont la partie émergée de l’iceberg, il y a probablement plein de choses enfouies », soulève Vincent Ard, archéologue CNRS spécialiste du Néolithique au laboratoire Traces1 à Toulouse, et co-porteur du projet GeoCarnac.

Un épais mystère entoure en effet ce site, unique au monde par sa concentration en mégalithes : environ 3 000 menhirs répartis sur 40 hectares et quatre kilomètres de long, que les spécialistes peinent à dater précisément. Érigés entre - 4500 et - 2000, ces alignements parallèles au trait de côte font l’objet de nombreuses hypothèses : calendrier agricole, monument religieux, allées de processions… « Ce que l’on sait, c’est que cela relève du domaine symbolique », avance Vincent Ard.

Avec le projet GeoCarnac, les chercheurs mènent le premier travail archéologique d’ampleur dans la commune depuis les années 19402 et les fouilles conduites par des archéologues nazis à la recherche des prétendues origines germaniques du site. Cette fois, les scientifiques ne s’intéressent pas uniquement aux mégalithes mais aussi à des parcelles sans menhirs, certaines en périphérie des alignements. « On ne travaille pas à l’échelle d’un site mais d’un territoire, ça change complètement la manière d’appréhender le sujet », souligne l’archéologue, dont l’un des objectifs est de trouver des traces d’habitats néolithiques, contemporains de la construction des alignements, pour mieux comprendre l’occupation de Carnac.

L’an dernier, l’équipe a mis en évidence les traces d’un tumulus, des trous de poteaux, des menhirs enterrés et des foyers à pierres chauffées3. Le tout sans creuser une seule tranchée, « grâce à des techniques non invasives », souligne le chercheur en jetant un regard vers Vivien Mathé, qui quadrille toujours le terrain derrière le chariot grâce auquel un à deux hectares sont cartographiés chaque jour pendant une semaine.


© VIOLETTE VAULOUP
Un écran permet d'observer une première cartographie des anomalies magnétiques, juste après la prospection.
 

Magnétisme et électricité


En fait de chariot, il s’agit d’un magnétomètre équipé de huit capteurs mesurant la variation du champ magnétique. Une variation qui « dépend de la nature du sol, par exemple à Carnac la terre est plus magnétique que le granit », explique le géophysicien au laboratoire Lienss4 de l’Université de La Rochelle. Ce qui confère le magnétisme, c’est la concentration de minéraux magnétiques comme la magnétite, la goethite ou l’hématite. « Avec cet outil, on repère le contraste entre la terre et le granit », résume Vivien Mathé. Si un menhir est enfoui ou si le substrat granitique a été creusé, pour faire une fosse par exemple, la différence de magnétisme génère une anomalie, une sorte de signature qui permet d’émettre une hypothèse sur la nature de la structure. Depuis une quinzaine d’années, la technique se démocratise en France. « Cela ne remplace pas la fouille mais dégrossit le travail. Avant, la seule solution était de creuser à l’aveugle sans savoir si ça valait le coup », compare le scientifique.

Quelques kilomètres plus loin, une camionnette orange partage la route avec un petit train de touristes. Le véhicule finit par s’engager sur un chemin cahoteux, lequel débouche sur une prairie parsemée de bottes de paille. Guillaume Bruniaux et Gautier Broux s’en extirpent. Le premier est géophysicien pour l’entreprise ArchéoSolution et rattaché au laboratoire Lienss de La Rochelle, le second, archéologue indépendant spécialiste du Néolithique. Eux aussi veulent percer les secrets du sous-sol de Carnac. En particulier affiner la cartographie des fondations du tumulus mis en évidence l’été dernier par prospection magnétique. Pour cela, ils utilisent un résistivimètre, un outil qui injecte un courant électrique dans le sol via des électrodes plantées au-dessus du tumulus enfoui. « Certains matériaux laissent moins passer le courant que d’autres, on regarde ces contrastes et cela permet de mettre en évidence des anomalies associées à des structures archéologiques », explique Guillaume Bruniaux. 

Ces nouvelles techniques de prospection repoussent les limites de l’archéologie. Selon les résultats, des fouilles pourraient être envisagées. « On aimerait aussi faire des carottages pour reconstruire les paysages à l’époque de la construction des alignements à partir de restes de pollens, ajoute Vincent Ard. Le projet débute et ne demande qu’à s’étoffer. »

Parcelles privées


L’équipe est toutefois confrontée à une difficulté : nombre de parcelles sur lesquelles elle aimerait prospecter appartiennent à des particuliers. Or beaucoup de Carnacois entretiennent un rapport compliqué à l’archéologie. La patrimonialisation des mégalithes s’est en effet parfois accompagnée d’expropriations. « Les gens pensent que si nous trouvons des choses dans leur jardin ils devront partir mais ce n’est pas le cas », insiste l’archéologue. Dans les jardins et les champs, sous ces parcelles moins regardées que celles couvertes de menhirs, c’est bien là que quelques chercheurs espèrent trouver des réponses à leurs questions, quelques dizaines de centimètres sous nos pieds. « On marche sur plus de 6 000 ans d’histoire », sourit Vincent Ard.

Violette Vauloup

1. Travaux et recherches archéologiques sur les cultures, les espaces et les sociétés.
2. Hors archéologie préventive, en amont de travaux d’aménagement.
3. Structures creusées dans le sol pour cuire la nourriture à l’aide de pierres chaudes.
4. Littoral environnement et sociétés.

TOUS LES GRANDS ANGLES

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest