Demain, vivrons-nous tous en Bretagne ?

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N° 434 - Publié le 9 janvier 2026
© DR
Louis Amiot est géographe à l’Université Rennes 2.

Pour les vacances ou comme nouveau lieu de résidence, la Bretagne et son climat attirent indéniablement de nouveaux venus. Mais est-elle vraiment la terre promise quelle prétendêtre ? Grand entretien avec Louis Amiot, géographe, attaché denseignement et de recherche à lUniversité Rennes 2.

D’où vient cette idée que la Bretagne serait un territoire refuge pour échapper aux conséquences du changement climatique ?


C’est principalement parce qu’il n’y a pas encore eu d’« année catastrophe ». Même lors de la sécheresse record de 2022, il n’y a pas eu de coupures d’eau majeures en Bretagne. Depuis, pas de nouvel incident. La région est perçue comme bénéficiant d’un climat océanique, avec des pluies régulières et en quantité importante. Il y a une méconnaissance des mécanismes de ruissellement et de stockage de l’eau, du sol, de la pluie, de la géologie, et on ne perçoit pas encore ses ressources comme étant limitées.

Pourtant, comme partout, elles le sont, non ?


Tout à fait ! La problématique principale, c’est la disponibilité de la ressource en eau, sans laquelle rien n’est faisable. En Bretagne, environ 75 % de l’eau potable est stockée en surface, dans les lacs, les rivières et les retenues, des chiffres totalement contraires à ce qu’ils sont dans le reste de la France. En fait, le sol breton infiltre très peu l’eau de par sa nature granitique, contrairement à d’autres types de sols où l’on trouve d’abondantes réserves souterraines. Cela en fait un territoire extrêmement vulnérable à la pénurie, sur lequel des sécheresses à répétition auraient de graves conséquences. On estime que d’ici 2050, au moins une année sur cinq sera aussi sèche que 2022, et une sur deux en 2100. Cela va complètement bouleverser les cycles des cultures et les modes de vie. 

Il est donc faux de penser que la Bretagne est un eldorado ?


D’abord, il faut se rendre compte qu’il y a diverses expositions au changement climatique en Bretagne, où il n’y a pas partout le même climat. En hiver, par exemple, la pluviométrie de Brest est deux fois supérieure à celle de Rennes, ce qui fait une vraie différence. Le littoral sud et la moitié sud de l’Ille-et-Vilaine sont les zones les plus exposées aux sécheresses et aux fortes températures. Sur le relief des monts d’Arrée, il fait plus frais et il y a davantage de pluie, de même que sur le littoral nord et à l’extrême ouest de la région. Donc le risque de fortes chaleurs y est beaucoup moins fort. Mais à l’avenir, la Bretagne va effectivement, comme tous les territoires, être exposée à de nombreuses conséquences du changement climatique : davantage de fortes chaleurs, une montée des eaux inexorable et l’érosion des côtes qui l’accompagne, une moindre disponibilité des ressources en eau… D’ici la fin du siècle, on estime qu’à Rennes, il y aura plus de trente jours par an durant lesquels le thermostat dépassera les trente degrés, avec une incertitude très importante sur les records de chaleur. 

Cela n’empêche pourtant pas les gens de venir… 


C’est vrai. Un premier pas est franchi par les pratiques touristiques des Français, qui viennent de plus en plus massivement en Bretagne pour les vacances. Sans parler de migrations internes,  il y a déjà une très forte dynamique démographique en Bretagne, qui est perçue comme assez attirante par le reste des habitants. Ces migrations sont encore un phénomène très peu perceptible en France, notamment parce que l’héliotropisme1 du bassin méditerranéen reste puissant. Ailleurs, ces déplacements sont déjà une réalité. L’Indonésie déplace sa capitale, Jakarta, plus loin dans les terres en raison des risques de submersion et l’Australie a accordé l’asile climatique aux habitants de Tuvalu, un ensemble de petites îles du Pacifique qui sont menacées de disparition par la montée des eaux. Si le phénomène reste encore très concentré en Asie du Sud-Est, on estime que  220 millions de personnes ont été déplacées de force par les catastrophes naturelles au cours des dix dernières années2. En Bretagne, rien de semblable, mais on observe une augmentation de la population, de l’ordre de 7 % par an, qui se concentre dans les centres urbains et sur le littoral : à Rennes et dans le sud de la Bretagne. Il y a donc une hausse de la consommation d’eau actuellement, qui pourrait se poursuivre et conduire à des arbitrages nécessaires sur les usages.

On peut alors considérer qu’il existe une limite théorique aux capacités d’accueil bretonnes ? 


C’est une thèse malthusienne que j’apprécie assez peu. En réalité, cela dépend très largement des habitudes de consommation de la population. L’eau est nécessaire pour des besoins agricoles, mais également industriels (les abattoirs et les laiteries sont parmi les plus gros consommateurs, ndlr), et dépend enfin des usages domestiques. Quand on regarde la situation dans son ensemble, il est vrai que la Bretagne occupe une position plutôt confortable par rapport aux ressources en eau, de même que la France de manière générale, en comparaison avec des régions arides et intertropicales.

Est-ce pour autant une raison pour déménager sur le champ ?


Sûrement pas ! En réalité, une migration massive vers la Bretagne ou une autre région qui paraîtrait plus accueillante serait une forme de maladaptation, qui fragiliserait une nouvelle région en augmentant très fortement la demande de ressources, et donc la vulnérabilité du territoire aux sécheresses et aux pénuries. Déménager, migrer, c’est aussi abandonner son lieu de vie, l’histoire personnelle que l’on a construite avec, les sentiments qui y sont liés et les gens qu’on y connaît. D’ailleurs, ceux qui pourront migrer vers des zones convoitées seront également les plus aisés, ce qui va encore augmenter les inégalités face aux catastrophes. Au contraire, ce qu’il faut faire rapidement, c’est mettre en place des initiatives locales pour s’adapter aux conséquences du changement climatique, construire avec les acteurs locaux et les habitants pour pouvoir continuer d’habiter les territoires.

Anna Sardin

1. Déplacement volontaire de certaines populations vers des régions plus ensoleillées.
2. Source : Haut commissariat des Nations Unies aux réfugiés (UNHCR) , novembre 2024.

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