Le patrimoine immatériel de l’estran
Actualité
Sur l’île morbihannaise d’Hœdic, un projet de recherche a tenté de retracer les usages de l’estran depuis la Préhistoire, éclairant de manière originale la vie des populations côtières.
C’est une île française située au sud de la Bretagne, à 13 km de Belle-Île. C’est aussi le lieu d’étude d’un ambitieux projet interdisciplinaire achevé en décembre, après trois ans de recherches. TERdesILES1 avait pour objectif d’étudier l’exploitation des ressources d’estran en milieu insulaire à Hœdic, au large du Morbihan, de la Préhistoire à nos jours. « Les populations côtières sont invisibilisées des textes historiques, explique Catherine Dupont, directrice de recherche CNRS en archéologie des invertébrés marins au Creaah2 à Rennes, et co-porteuse du projet. Comme elles étaient peu intégrées aux circuits économiques, on n’écrivait pas sur elles, on connaît donc mal leur histoire. »
De génération en génération
À Hœdic, des vestiges archéologiques prouvent pourtant une exploitation des ressources marines depuis 8 000 ans. Le projet visait à interroger ces usages passés en les mettant en dialogue avec l’expertise des populations actuelles. « Certains natifs ont des connaissances aussi précises que celles de biologistes, issues de l’expérience et de l’observation, transmises de génération en génération. Cela fait partie du patrimoine immatériel », note la chercheuse. Certains habitants utilisent par exemple des algues pour fertiliser leurs jardins. Au fil du temps, ils ont sélectionné les espèces les plus adaptées à cet usage. Autre exemple : « Des pêcheurs à pied savent reconnaître les traces changeantes que laisse la lutraire, un coquillage enfoui dans le sable, selon le sens du vent ou la granulométrie du sédiment », illustre Catherine Dupont. À travers un questionnaire, des entretiens ou encore des séances de pêche à pied, une quinzaine d’archéologues, historiens, biologistes et économistes, se sont donc intéressés aux usages de l’estran. Une publication interdisciplinaire sur l’utilisation des algues est d’ailleurs en cours de rédaction. Mais les scientifiques voulaient aussi s’adresser au grand public, à travers des podcasts à retrouver en ligne3.
Interprétations
Le projet a permis de dessiner une forme de continuité temporelle entre les populations de l’île. « Tous les coquillages ou crustacés retrouvés sur le site archéologique ont déjà été consommés par les populations actuelles », note Catherine Dupont. Leur bonne connaissance de l’environnement peut même aider les scientifiques à interpréter certains vestiges. « En archéologie, retrouver des petites coquilles de patelle indique une surexploitation. Mais des habitants nous ont dit qu’ils choisissent ces dernières délibérément pour leur tendreté, cela pourrait remettre en cause certaines hypothèses. » Face à un site archéologique, les vestiges ne sont que la partie émergée de l’iceberg, une fenêtre ouverte sur ce qui ne laisse pas de trace : le patrimoine immatériel. « Il faut savoir rester ouvert d’esprit, et observer comment le présent peut aider à comprendre le passé », conclut la chercheuse.
1. Trajectoire d’exploitation des ressources d’estran en milieux insulaires.
2. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
3. Sur le site : catherinedupont.blogspot.com
TOUTES LES ACTUALITÉS
du magazine Sciences Ouest