La chimie inattendue des nuages interstellaires

Turbulences interstellaires

N° 387 - Publié le 25 mars 2021
JEAN-FRANÇOIS CARVOU / IPR
Au laboratoire, Sébastien Le Picard reproduit les conditions extrêmes des nuages interstellaires.

Magazine

4513 résultat(s) trouvé(s)

Les nuages interstellaires sont les prémices de la naissance des étoiles. Sébastien Le Picard étudie les molécules qui se forment dans ce milieu, à première vue hostile à toute réaction chimique.

Entre les étoiles, c’est le vide. Un vide si puissant qu’il est impossible de le reproduire sur Terre. Pourtant, ce vide n'est pas absolu. Le milieu interstellaire contient en moyenne une molécule par cm3. Les plus complexes se trouvent dans les nuages interstellaires. Ce sont des régions froides où naissent les étoiles. Ces zones de la dimension de plusieurs dizaines d’années-lumière1 sont beaucoup plus denses ! Elles peuvent contenir jusqu’à un million de molécules par cm3. « Cette densité reste faible par rapport à notre propre environnement2, mais elle est suffisante pour réduire le rayonnement des étoiles aux alentours. Cela aboutit à des zones dont le cœur est très froid, environ 10 kelvins (-263 °C) », explique Sébastien Le Picard, physicien à l’IPR3 de Rennes.

Des conditions extrêmes

Pour produire une réaction chimique, les atomes doivent se percuter afin de s’agréger en molécules, ce qui est en général facilité par la chaleur. Là-haut, difficile d’imaginer le moindre phénomène chimique vu la température des nuages. Les collisions entre les atomes sont aussi limitées par la faible densité. « Malgré ces deux contraintes, des molécules complexes se forment via des effets quantiques. Nous travaillons avec des théoriciens pour comprendre comment cette richesse chimique est possible », détaille Sébastien Le Picard.

Le laboratoire rennais dispose d’outils qui reproduisent les conditions extrêmes des nuages interstellaires. Grâce à un puissant système de pompage, un caisson sous vide diminue brutalement la pression. Les molécules entrent dans une phase de détente4, ce qui les refroidit. « Nous sommes capables d’atteindre des températures similaires à celles des nuages interstellaires », précise le chercheur. Au laboratoire, il est par contre impossible de travailler avec un tel vide. « Il y a un rapport proportionnel entre la densité des molécules et la durée des réactions. Au sein du nuage interstellaire, il y a peu de matière mais les réactions chimiques se déroulent sur 100 millions d’années. Ici, nous utilisons plus de matière, ce qui accélère les réactions. Les résultats restent extrapolables par une simple règle de trois ».

Une dizaine d’atomes

Les radiotélescopes ont déjà identifié 200 molécules différentes au sein des nuages interstellaires. « Plus ces molécules sont grosses, plus leur empreinte est difficile à déceler. Actuellement, les plus imposantes sont formées d’une dizaine d’atomes5. » Quelle taille peuvent-elles atteindre dans cet espace hostile ? La question reste en suspens. « Le Graal serait d’y déceler des acides aminés, qui sont la brique élémentaire de tous les êtres vivants » rêve le physicien, qui a une certitude : beaucoup de molécules complexes restent à découvrir dans ce vide interstellaire !

BENJAMIN ROBERT

1. Unité correspondant à la distance parcourue par la lumière en une année.
2. L’atmosphère terrestre contient environ 1019 molécules/cm3, soit plusieurs milliards de fois la densité des nuages interstellaires.
3. Institut de physique de Rennes (Université de Rennes 1, CNRS).
4. La détente est le contraire de la compression. Le gaz augmente son volume sous l'effet d'une baisse de pression.
5. Lire p. 16 “Aux origines des molécules cosmiques”.

Sébastien Le Picard
02 23 23 61 91
sebastien.le-picard@univ-rennes1.fr

TOUT LE DOSSIER

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest