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La monnaie, une histoire de sociétés

N° 407 - Publié le 24 février 2023

Des coquillages au Bitcoin, la monnaie change de forme au fil du temps. Comment a-t-elle accompagné l’évolution des sociétés occidentales ?

Payer, compter, stocker. Telles sont les trois fonctions immuables de la monnaie. « Elle a été inventée comme unité pour mesurer la valeur de n’importe quel bien ou service, y compris le travail humain », indique Yves Coativy, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Bretagne Occidentale.

Au Néolithique, le troc servait déjà à échanger directement une marchandise contre une autre. Bétail, fromages, outils, tissus et coquillages ont fait l’objet de transactions entre communautés. Seulement, l’offre ne rencontrait pas toujours la demande. Progressivement, ces premières unités d’échange ont laissé place aux métaux précieux comme l’argent et l’or, sous la forme de lingots puis de pièces. C’est au 6e siècle av. J.-C. dans le royaume de Lydie, l’actuelle Turquie, que les premières pièces frappées apparaissent. Dès lors, l’autorité politique contrôle la production et la mise en circulation de la monnaie. En plus de leur valeur marchande, ces pièces ont une valeur qui leur est propre et qui dépend du métal utilisé pour leur fabrication. Autre particularité : elles résistent dans le temps et sont divisibles.

L’usage des pièces métalliques se généralise dans l’Antiquité. C'est ainsi que les Grecs paient les mercenaires gaulois1. L’avers et le revers des pièces grecques sont progressivement modifiés selon les contrées pour être adaptés aux représentations locales. « En Armorique, elles sont ainsi ornées d’un cheval avec une tête humaine et le profil d’un Celte. » À cette époque, la monnaie ne circule toutefois pas autant qu’aujourd’hui. D’ailleurs, en France, jusqu’au 9e siècle après J.-C. elle sert surtout à payer les impôts.

Un instrument de pouvoir

Avec l’essor, autour de l’an mil, du commerce maritime, les échanges se multiplient en Europe. La monnaie devient un instrument de pouvoir des royaumes et des empires. « Pour chaque pièce, les dirigeants décident de la qualité du métal utilisé, de son poids et de sa valeur », poursuit le chercheur. D’ailleurs, le roi et les seigneurs français battent leurs propres monnaies et chacun tente d’imposer la sienne.

De nombreux ateliers de frappe fleurissent dans le pays et un savoir-faire se développe. Le métal précieux est fondu pour former des lingots, qui sont ensuite aplatis puis découpés en rondelles à l’aide d’un emporte-pièce. Chaque rondelle est frappée avec un morceau de métal cylindrique (appelé coin), sur lequel des inscriptions et des symboles sont gravés en creux. « La technique a peu changé depuis. Seules les presses hydrauliques ont remplacé le marteau », souligne Yves Coativy.

En cas de fraude, le pouvoir politique intervient. En Bretagne, la frappe de la monnaie est contrôlée par le conseil ducal, qui se réserve le droit d’ébouillanter les faux-monnayeurs. « Nous avons retrouvé une note de frais envoyée par un bourreau à la Chambre des comptes de Bretagne. Il y détaille le coût des instruments utilisés pour la découpe de la main du fautif et sa pendaison, n’ayant pu transporter la marmite jugée trop volumineuse. »



© MATHIEU LE GALL — Yves Coativy, professeur d'histoire médiévale à l'Université de Bretagne Occidentale, est aussi directeur du Centre de recherche bretonne et celtique.

Nouvelle économie

Une économie se dessine tout au long du Moyen Âge pour atteindre un fonctionnement proche de la nôtre à la fin du 15e siècle. La valeur des pièces discrimine les usages : la monnaie en cuivre est dédiée aux échanges quotidiens, celle en argent aux salaires journaliers et celle en or aux échanges internationaux. Pour ces derniers, les royaumes les plus puissants imposent leurs monnaies. Ainsi, l’écu français et la livre anglaise sont privilégiés, comme l’est le dollar de nos jours.

Une pénurie de petites monnaies débute à la fin du Moyen Âge. « Leur coût de production est plus élevé que leurs valeurs d’échange », remarque le spécialiste. Cette problématique est encore valable pour nos centimes d’euros. « Toute la difficulté est d’établir un équilibre. La production doit être maintenue pour éviter l’inflation mais limitée pour empêcher une dépense trop importante de la part des autorités. »

En parallèle de l’activité marchande, un système d’épargne se développe. La valeur d’une monnaie variant dans le temps, on ne se contente plus d’enterrer son trésor. On place son argent. « Les plus riches achètent des parts d’un bateau ou d’un moulin par exemple, en espérant faire par la suite des bénéfices sur la vente des marchandises. » Encore aujourd’hui, l’investissement est un moyen d’épargne privilégié, que ce soit via l’achat de biens immobiliers ou d’actions dans une entreprise.

C’est aussi au Moyen Âge qu’apparait le crédit, grâce à l’utilisation de la lettre de change. « Elle permettait d’émettre un montant que l’expéditeur ne possédait pas encore, mais dont il disposerait une fois le montant de la lettre encaissé par le destinataire », indique Yves Coativy.

Une dématérialisation progressive

Au cours des siècles, le système monétaire se perfectionne et prend peu à peu le pas sur d’autres formes d’économies collaboratives, telles que le troc2. La monnaie perd également peu à peu sa valeur intrinsèque, notamment lorsque le billet remplace la pièce. « Durant la Première Guerre mondiale, l’or est utilisé pour acheter aux puissances alliées du matériel militaire, des vêtements et de la nourriture. » Suite à ces achats, le manque d’or incite les autorités françaises à produire des billets car leur fabrication est plus rentable que celle des pièces.

Progressivement, la monnaie se dématérialise dans les années 1980-1990 avec le développement de l’informatique, de la carte bancaire et du paiement en ligne3. « Ainsi, les États peuvent réduire les coûts de production de la monnaie tout en gardant le contrôle des échanges via les banques centrales. »

Mais, depuis l’invention du Bitcoin en 2008, les cryptomonnaies se développent. La valeur de ces monnaies numériques, créées pour échapper au contrôle des États, n’est plus définie par les banques centrales et varie directement selon l’offre et la demande... De quoi perturber notre système monétaire, pourtant bien rodé.

MARIE HILARY

1. Mercenaires celtes recrutés au moment des conflits qui opposent Carthage, Syracuse, Tarente et Rome entre 320 et 270 av. J.-C.
2. Bien que celui-ci existe toujours aujourd’hui mais sous une forme assez restreinte.
3. Inventé en 1994, Digicash est considéré comme la première monnaie fiduciaire virtuelle.

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