Pourquoi joue-t-on ?

Les pouvoirs du jeu

N° 417 - Publié le 22 février 2024
© LECHATNOIR / ISTOCK
Le temps d'une partie, les règles fixent les contours d'une certaine réalité.

L’être humain est hédoniste : la recherche de plaisir est un des buts de son existence. Le jeu trouve ainsi toute sa place chez notre espèce, puisqu’il procure un moment de bien-être et de divertissement. Nous jouons donc pour le plaisir... mais pas seulement.

Le jeu n’a ni âge ni lieu. Enfant comme adulte, nous jouons tout au long de notre vie, et partout. En effet, un peu de sable, des arbres, des cartes ou même une craie et un mur suffisent parfois pour faire d’un jeu son terrain. Le jeu est en outre à caractère universel, l’être humain ne peut pas réellement ne pas aimer jouer comme l’explique Armel Huet, socio-anthropologue émérite à l’Université Rennes 2. « Nous sommes foncièrement des joueurs, qui jouent sur les mots en essayant de leur donner un sens, qui parient sur l’histoire qu’ils construisent, qui mettent en jeu leur liberté. » Le jeu fait donc partie intégrante de la vie de tout un chacun. Mais pourquoi joue-t-on ?

Déconnexion temporaire


Véritable parenthèse au sein de notre réalité, le jeu constitue une évasion momentanée, à la temporalité définie, vers un cadre différent. « Il est possible de considérer que l’on maîtrise le monde pendant la durée du jeu, les règles fixent la réalité le temps d’une partie », explicite Armel Huet. Nous jouons donc pour nous évader temporairement vers un cadre aux règles immuables et connues, et parvenir ainsi à modifier la réalité qui nous entoure. Qui n’a jamais, par exemple, savouré la facilité d’acquisition de biens immobiliers au Monopoly, ou pesté contre sa captivité lors d’une balle au prisonnier ?

En nous transposant en tant qu’acteur au sein d’une autre réalité, le jeu nous permet de plus d’oublier notre condition et ses normes de vies sociales. « C’est par le jeu que l’humain s’échappe sans cesse de la société à laquelle il participe. En se divertissant, il s’évade un temps du contrat social, des conventions et des obligations de la société », détaille le socio-anthropologue. Nous jouons donc pour nous dérober à notre condition humaine et sociale : s’offre en effet à nous la possibilité de devenir l’espace d’un instant espion, loup-garou, enquêteur, sportif, soldat, stratège ou encore agent immobilier ! Cette mise en histoire d’une nouvelle identité provisoire se nomme l’enromancement, un terme dont les origines remontent au Moyen Âge. Lors des périodes sans guerre ni bataille, les chevaliers s’affrontaient à travers des joutes durant lesquelles ils jouaient un rôle.

Dépassement de soi 


Ce nouveau statut donné par le jeu nous permet en outre de projeter une autre image de soi. Jeu de rôle, de société ou vidéo, il requiert la création d’un alter ego, bien souvent meilleur que soi sur différents points : plus beau, plus riche, plus fort, plus rapide ou plus puissant. Nous jouons ainsi pour devenir ce nouveau « nous », sorte de jumeau amélioré, le temps d’un jeu. Entre changement de réalité, transposition sociale et dépassement personnel, vous ne jouerez désormais plus de la même manière.

Charles Paillet

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