Tâtonnements artistiques en laboratoire

Actualité

N° 426 - Publié le 31 janvier 2025
© VIOLETTE VAULOUP
Les deux artistes testent leurs idées en laboratoire.

Depuis plusieurs mois, deux plasticiens côtoient des scientifiques rennais pour créer une exposition. Sur la paillasse, méthode scientifique et création artistique entrent en fusion.

L’ air est piquant et les passants emmitouflés. Personne ne s’attarde dehors en ce matin d’hiver. Personne, sauf Fred Murie. Assis contre une table de pique-nique, l’artiste attend son compère devant l'Observatoire des sciences de l'environnement de Rennes (Oseren). Le voilà qui arrive, les bras chargés d’une caisse en carton remplie de matériel. « Des aimants et de l’eau saturée en sel », lâche Flavien Théry dans un souffle de buée. Les deux acolytes entrent dans le bâtiment, se perdent dans les couloirs et se trompent d’étage, jusqu’à tomber sur Tanguy Le Borgne, physicien spécialiste des eaux souterraines, qui se propose de les guider au laboratoire. « On n’a pas l’habitude de ce genre de visiteurs », glisse-t-il.

Cerveau de souris


Dans le cadre d’une commande des Champs Libres, Fred et Flavien, deux artistes rennais qui travaillent ensemble au sein du collectif Spéculaire, doivent réaliser une vingtaine d’œuvres sur le thème du monde invisible pour une exposition prévue en 2026.
L’objectif ? Proposer une « expérience esthétique ouvrant un regard à la fois émerveillé et intranquille sur ce monde que nous ne pouvons voir », peut-on lire sur le site de Spéculaire. Et parmi les pièces, certaines seront issues d’une collaboration avec six laboratoires rennais. « On explore des aspects très variés de l’invisible : l’infiniment petit, les forces électromagnétiques et le temps, énumère Fred Murie. Mais ce qui échappe à notre vision, c’est aussi l’imaginaire et la manière dont fonctionne le cerveau, c’est une part invisible de notre réalité. » 


© VIOLETTE VAULOUP
Le fluide suit l'impulsion magnétique des aimants.

Cette réflexion sur le cerveau les guide depuis que Joris Heyman, chercheur CNRS à l’Oseren spécialisé en mécanique des fluides, leur a montré une représentation agrandie d’un cerveau de souris. À mi-chemin entre le réseau racinaire ou hydrographique, il faut imaginer un entremêlement de canaux et de voies qui « nous a donné envie de visualiser une pensée en faisant glisser un fluide magnétique, contrôlable à l’aide d’aimants, dans un cerveau humain en plastique », raconte Flavien Théry. De fil en aiguille, l’idée a évolué mais l’image d’une pensée qui circule est restée. En décembre, ils sont venus tester dans les locaux de l’Oseren une nouvelle hypothèse, directement inspirée des travaux de Joris Heyman, qui étudie l’écoulement de l’eau dans le sol en le modélisant avec des billes.
 

L’atmosphère du lieu


Dans le laboratoire presque désert, Fred et Flavien s’installent autour d’une table. Joris leur a laissé des tubes et des billes. « Il faut d’abord mettre le liquide ou les billes selon toi ? » Ils tâtonnent, glissent des billes translucides dans de petits tubes qu’ils remplissent d’une eau saturée en sel et ajoutent le ferrofluide, visqueux et très noir. L’eau salée est censée empêcher le fluide de se dissoudre et de s’accrocher au verre. Les deux artistes promènent un aimant autour du liquide et le fluide suit l’impulsion magnétique. « Très décevant, ça colle aux billes », souffle Fred.

Ils multiplient les tests, changent la taille des billes ou les enlèvent totalement, remplacent l’eau par du glycérol… « Notre démarche est très comparable à celle des scientifiques », souligne Flavien Théry, bientôt interrompu dans ses manipulations par l’arrivée de Joris Heyman. « Et si vous rajoutiez du savon dans l’eau pour créer une tension de surface et éviter que le fluide n’accroche ? », suggère-t-il. Les deux plasticiens lèvent un sourcil, intéressés. Et Joris manipule à son tour l’aimant. 

« Ils transforment nos sujets d’études en projet artistique, c’est intéressant à voir, raconte le chercheur. J’apporte quelques compétences techniques mais on leur donne surtout accès au labo et à l’atmosphère du lieu. » Entre les billes et les aimants, les idées fusent et les images naissent. L’art se sert de la science. S’en inspire. Et tout se mêle, comme dans l’eau salée d’un tube oublié au bout de la table.

Violette Vauloup

TOUTES LES ACTUALITÉS

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest