La précieuse aventure des bijoux
Depuis toujours, les êtres humains fabriquent des bijoux sous des formes très variées et pour des raisons qui restent parfois mystérieuses. Les scientifiques les étudient pour mieux connaître le passé.
Des parures corporelles de la Préhistoire aux couronnes royales en passant par les milliers d’anneaux forgés au cours de l'Histoire, des bijoux en tout genre inondent les musées qui présentent les vestiges et trésors du passé. À l’image des civilisations humaines qu’ils ont accompagnées au fil des siècles, les bijoux ont des formes, des couleurs, des matériaux et des fonctions d’une extrême diversité.
Décorer corps et vêtements
« Le bijou est l’une des formes d’art les plus anciennes, avance Inezita Gay-Eckel, historienne du bijou et professeure à l'École des arts joailliers, à Paris. Le genre Homo commence à s’orner en même temps qu’il se met à s’habiller. C’est l’une des manières de définir ce qui fait l’être humain : se décorer, c’est démontrer sa capacité pour la pensée abstraite. » Pour la période préhistorique, c’est généralement le terme de parure qui est utilisé quand il s’agit de décrire des ensembles faits de coquillages, probablement utilisés en pendentifs pour décorer corps et vêtements, ainsi que de petits os gravés ou de dents d’animaux. En 2021, une équipe internationale d’archéologues a découvert, dans la grotte de Bizmoune, au Maroc, des coquilles probablement percées, polies et colorées vieilles d’au moins 142 000 ans. Elles constituent « les plus anciens éléments de parure connus à ce jour et la première preuve matérielle directe d'un système d’échange et/ou de communication des groupes humains1 ».
Mais bien malin celui qui pourra dire à quoi servaient précisément ces bijoux du passé. Sans trace écrite, les hypothèses sont nombreuses : distinction de rang social ou de richesse ? Information sur le statut conjugal ? Appartenance à une communauté ? Signe religieux ? L’avènement de l’écriture commence à apporter certaines réponses, et le riche langage symbolique des bijoux et des ornements devient plus compréhensible avec les grandes civilisations. Par exemple, la découverte de la tombe de Toutankhamon en 1922 et le décryptage des hiéroglyphes égyptiens ont permis d’appréhender la signification du scarabée, de l’œil d’Horus, ou encore les symboles associés aux couleurs ou à certaines pierres précieuses incrustées dans les parures : le lapis-lazuli fait référence au ciel, la cornaline rouge à la vie et au sang.
Le développement de la métallurgie, dès le début de l’âge du cuivre2, permet de diversifier les formes. On retrouve des anneaux métalliques pour toutes les parties du corps : chevilles, oreilles, cou et tête, bras et mains. « Les fibules3, l’un des plus anciens ornements, sont très simples au départ, indique Paul Paradis, historien des bijoux et professeur à l'École des arts joailliers, à Paris. Puis elles commencent à s’orner, avec de très beaux exemples étrusques4 en or avec des granulations. Leur fonction utilitaire évolue en fonction décorative. » Les matériaux utilisés pour les façonner, eux aussi, varient au cours de l’Histoire, entre opulence et simplicité, « selon l’artisanat, les matières premières disponibles, les périodes plus ou moins fastes, mais aussi les cultures : les Moghols, qui règnent en Inde à la fin du 16e siècle, portent des rangs de perles incroyables, des plastrons en diamants et même des plumes ! », continue l’expert. Au deuxième millénaire avant notre ère, l’ambre est devenue un élément de parure très important. « Originaire des bords de la Baltique, elle est échangée avec du métal, on la retrouve dans toute l’Europe et exceptionnellement jusqu’en Syrie, explique Virginie Defente, enseignante-chercheuse en archéologie et histoire de l'art antique au Creaah5, à Rennes. Les bijoux peuvent donner des informations sur les échanges culturels et commerciaux entre les peuples. »
Leur omniprésence dans les nécropoles et les sépultures fournit de précieux renseignements sur les civilisations anciennes. « Les bijoux sont culturels et servent de repères, souligne la chercheuse. C’est parce que ce sont tels matériaux utilisés, selon telles techniques, que l’on sait à quelle période on se trouve et que l’on peut dater le site. » Subsistent tout de même quelques découvertes hors normes, comme celle du torque6 de la Dame de Vix, en Bourgogne, qui alimente les discussions sur son rôle et son identité. « C’est un bijou hors du commun, qui rassemble toutes les techniques d’orfèvrerie connues à l’époque : le travail de l’or en filigrane spécifique à l’Italie, une coque très spéciale, la forme des tampons biconiques7 connue en Espagne… »
Formes, fonctions et matériaux s’additionnent et se renouvellent, créant un véritable trésor mondial. Si une partie a disparu, échangée comme de la monnaie, perdue ou fondue pour créer d’autres objets, certaines parures ont traversé le temps et peuvent livrer leurs histoires. Pour Paul Paradis, « plus on fait des recherches et des découvertes, plus on voit que les fonctions du bijou sont liées à ce qui compte pour l’humain. On veut exprimer ce qui nous importe ». Ainsi, au Moyen Âge, certains bijoux servent de talismans, telles les branches de corail qui protégeraient les enfants des maladies. Ils se font aussi régaliens et sont signes de pouvoir (sceptres, couronnes, bagues, diamants…), expriment le deuil ou encore les sentiments, proclament un rang ou l’accomplissement d’un rite de passage, comme l’alliance du mariage, et permettent même de sceller des contrats.
Un riche héritage
Aujourd’hui, ce très riche héritage du passé n’a pas disparu, bien au contraire. Les parures de toutes sortes occupent encore une grande place dans nos sociétés et s’inspirent parfois de ce qui s’est fait auparavant. Ainsi, la tradition de la bague universitaire aux États-Unis n’est rien d’autre qu’une version moderne des chevalières du Moyen Âge, comme l’explique Inezita Gay-Eckel : « Elles ne sont pas en métal précieux8, mais représentent encore une appartenance, avec la mention de l’année de promotion ou d’une équipe de sport ».
De même, les savoir-faire et techniques d’aujourd’hui restent inspirés de ce qui s’est fait par le passé. Si l’électricité et la révolution industrielle ont bien entendu modifié les modes de production, « certains outils de base du joailler, comme l’échoppe ou le bocfil pour couper le métal, sont encore les mêmes qu’il y a des siècles ! ».
1. Résultats publiés dans la revue Science Advances en septembre 2021.
2. Environ 2 300 ans avant notre ère.
3. Agrafes ou épingles pour retenir les extrémités d’un vêtement.
4. Les Étrusques sont une civilisation antique ayant vécu dans la péninsule italienne.
5. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
6. Collier métallique spécifique des civilisations antiques, en particulier les Celtes.
7. Extrémités du torque.
8. Métal ayant une valeur économique élevée en raison de ses propriétés particulières : résistant à la corrosion et à l’oxydation, souvent malléable et ductile. Les trois principaux métaux précieux sont l'or, l'argent et le platine.
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