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TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest
Les camemberts, bries et bleus ont récemment fait couler beaucoup d’encre car ils seraient menacés de disparition. Derrière l’emballement médiatique, la réalité scientifique est plus nuancée.
Les fromages abritent une grande variété de micro-organismes, responsables pour certains du goût, de l’aspect ou de la texture du produit. Pour les camemberts ou les bries, le champignon Penicillum camemberti forme la croûte blanche caractéristique, tandis que pour les bleus, la moisissure Penicillum roqueforti crée les fameuses veines bleutées.
Au fur et à mesure des décennies, l’être humain a favorisé le développement de certaines souches1 de P. camemberti et P. roqueforti, du fait de leurs caractères avantageux pour la production fromagère (couleur, croissance, arômes, absence de production de toxines). « On parle de domestication », détaille Emmanuel Coton, directeur du Lubem2, un laboratoire de l’Université de Bretagne Occidentale à Brest. Néanmoins, cette sélection trouve aujourd’hui ses limites.
La domestication d’une espèce consiste à favoriser la reproduction d’individus présentant des caractères jugés intéressants par l’être humain. Les caractères jugés inintéressants ne sont donc pas transmis à la descendance et disparaissent progressivement, de génération en génération. Une perte de diversité génétique est alors constatée.
Et l'un des caractères privilégiés par l'industrie fromagère est la reproduction asexuée. Or, ce mode de reproduction est caractérisé par l’émission de spores… génétiquement identiques. Les conséquences ne sont pas anodines : P. roqueforti peut de moins en moins se reproduire avec d'autres souches (qui pourraient lui apporter du matériel génétique neuf), tandis que P. camemberti présente une baisse de sa fertilité. Cela pourrait conduire à l’extinction de ces espèces de moisissures.
Ces informations, récemment dévoilées par le CNRS, ont suscité l’émoi dans les médias. Mais pas de quoi en faire tout un fromage : « La biologie évolutive se base sur des temps longs3, contrairement aux industriels, rappelle Emmanuel Coton. Elle interroge sur de potentielles conséquences, à long terme ». Bien que perturbée, la production de spores (reproduction asexuée) reste possible chez les deux espèces. La fabrication de ces fromages emblématiques n’est donc pour l’instant pas compromise.
De plus, la diversité génétique de P. camemberti est relativement méconnue à ce jour. « Il existe peut-être des souches de l’espèce aptes à pratiquer la reproduction sexuée, qui permettraient de régénérer de la diversité génétique, assène le microbiologiste. Recenser et conserver ces souches serait un premier travail à envisager. » Il est vrai que la domestication a des conséquences qu’il convient d’anticiper, même si nous ne perdrons pas nos fromages de sitôt.
1. Certains individus d’une espèce.
2. Laboratoire universitaire de biodiversité et écologie microbienne.
3. Soit plusieurs centaines à plusieurs millions d’années.
Ces animaux singuliers représentent plus de 20 % des espèces de mammifères. Leurs particularités impressionnent les scientifiques, qui sont loin d’avoir percé tous leurs mystères.
L’été, lorsque le soleil disparaît et que le ciel s’assombrit, il n’est pas rare de voir des ombres furtives traverser la nuit en coup de vent. Aussi rapides que discrètes, elles frôlent l’obscurité et plongent dans le vide, à peine remarquées. Terrifiantes pour les uns, fascinantes pour les autres, les chauves-souris règnent sur le monde de la nuit. « 20 % des espèces de mammifères sont des chiroptères, c’est l’un des groupes les plus diversifiés au monde », rapporte Thomas Dubos, chargé de mission au GMB1. Avec plus de 1 400 espèces recensées, il s’agit d’ailleurs du deuxième ordre le plus important après les rongeurs.
Il n’est pas étonnant qu’une telle diversité induise une grande hétérogénéité des modes de vie et régimes alimentaires. Ainsi, certaines boivent du sang et d’autres mangent des fruits, il y en a des piscivores et d’autres qui se nourrissent de nectar. « Il existe même des plantes qui ne sont pollinisées que par des chauves-souris, comme l’agave bleu, à partir de laquelle on produit la tequila », illustre Éric Petit, directeur de recherche à l’Inrae2 de Rennes. En Europe, toutes les espèces sont insectivores, ce qui ne les empêche pas d’apprécier d’autres mets : « La Grande noctule est très friande de passereaux en migration », sourit le biologiste.
Que ce soit pour chasser des moustiques ou des araignées, au sol ou dans les airs, en plein vol ou à l’affut, si les chauves-souris sortent la nuit c’est parce qu’il s’agit « d’une niche écologique riche en insectes sans grande concurrence avec les oiseaux », explique Thomas Dubos. Les chiroptères sont d’ailleurs les seuls mammifères doués du vol actif. Leurs ailes sont des mains modifiées, aux doigts très allongés et reliés par une fine membrane, le patagium. Cette véritable cape rend possible un vol plus manœuvrable que celui des oiseaux. « Les chauves-souris atteignent 60 km/h sans difficultés, mais elles se déplacent aussi en marchant sur leurs pattes arrière et en s’aidant de la griffe du pouce qui surmonte chaque aile », précise Éric Petit.
De nombreuses idées reçues circulent sur les chiroptères. L’une d’elles voudrait qu’ils soient aveugles. Il n’en est rien. Mais dans l’obscurité, les chauves-souris se repèrent grâce à l’écholocation, un ingénieux système de sonar. « Comme certains cétacés, elles émettent des ultrasons dont l’écho leur permet de se localiser dans l’espace et de repérer des proies », souligne Éric Petit. Les scientifiques utilisent ainsi l’acoustique pour les étudier, par exemple en installant des récepteurs qui enregistrent ces signaux pour mesurer le taux d’activité et les espèces présentes dans une zone donnée.
Les chauves-souris sont connues pour atteindre des âges très avancés. Le record revient à « un Murin de Brandt bagué à au moins un an et recapturé 41 ans plus tard », raconte le biologiste, qui nuance toutefois : « Nous étudions cinq colonies de Grand Murin en Bretagne, certains individus ont 13 ou 14 ans mais la plupart vivent entre 5 et 10 ans, ce qui est déjà remarquable ». Car plus un mammifère est petit, moins il vit longtemps et plus il compense avec une reproduction importante. « Les chiroptères échappent à cette règle en adoptant les mêmes stratégies que les grands mammifères », ajoute Thomas Dubos.

© ÉRIC PETIT
Contrairement à ce que leur nom pourrait laisser penser, les chauves-souris n'ont aucun lien avec les rongeurs.
Comme eux, les chauves-souris n’ont qu’un seul petit par an. L’accouplement se produit à l’automne, mais le développement embryonnaire ne débute qu’au printemps, après l’hibernation. « Les femelles stockent le sperme et la fécondation a lieu à la sortie de l’hiver », explique Éric Petit. Les chauves-souriceaux naissent l’été et deviennent adultes en quatre à six semaines. Leur cycle de vie est marqué par des déménagements à répétition. En hiver, les chiroptères recherchent des gîtes hors de portée du gel, comme des caves ou des carrières, et des endroits plus chauds en été, comme les greniers. « Mais en 2022, les vagues de chaleur ont transformé ces derniers en fours et l’on a vu des colonies entières voler en plein jour pour échapper à la surchauffe », souffle Thomas Dubos. Certaines espèces parcourent quant à elles des milliers de kilomètres pour rejoindre leurs quartiers d’été, à l’image de la Pipistrelle de Nathusius, « une petite bête de quelques grammes qui traverse l’Europe », admire Éric Petit.
La chauve-souris a longtemps été considérée comme un animal diabolique. Son image se redore depuis quelques années mais la crise du Covid a ravivé les discussions sur les réservoirs de zoonoses, dont elle fait partie3. Pour Éric Petit, « cela nous en dit moins sur le fait qu’elle porte des maladies, comme plein d’animaux, que sur sa résistance ». Encore mal compris, son système immunitaire est en effet extrêmement performant.
Pourtant, malgré leurs incroyables capacités, de nombreuses menaces planent sur les chauves-souris. Dans les années 1950, la destruction du bocage et l’assèchement des zones humides4 ainsi que l’arrivée massive des pesticides ont réduit et contaminé la ressource alimentaire, entraînant un vif déclin des populations. Aujourd’hui, certaines espèces se rétablissent tant bien que mal tandis que d’autres continuent de chuter. En cause ? La destruction de gîtes liée aux rénovations du bâti ou encore les éoliennes. Ses rares prédateurs5 ne sont pas concernés même s'il peut y avoir des soucis de cohabitation avec les chouettes effraies (sachez qu’il existe des églises à chouettes et des églises à chauves-souris). Pourtant, au-delà des règles de prédation, les relations entre animaux sont aussi une question de tempéraments. « On m’a rapporté l’histoire d’une chouette qui s’est installée dans une église à chauves-souris et qui ne s’en préoccupe absolument pas », souffle le scientifique. Le monde de la nuit aurait-il ses raisons que le jour ignore ?
1. Groupe mammalogique breton.
2. Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement.
3. Une zoonose est une maladie infectieuse qui est passée de l'animal à l’humain. Aucune preuve ne permet cependant aujourd’hui d’affirmer que la chauve-souris a transmis le virus du SARS-CoV-2 à l’humain.
4. Des terrains de chasse pour les chiroptères.
5. En Europe, les chats, les rats, les fouines, les martres ou encore les chouettes peuvent manger les chauves-souris mais aucune espèce ne s’est à proprement parler spécialisée dans cette chasse.
Des chercheurs bretons participent à un projet novateur, qui permettrait d’avoir une vision globale et détaillée de l’activité électrique du cerveau et constituerait un puissant outil pour la médecine.
Le cerveau est comme une turbine qui ne cesserait jamais de fonctionner. Que nous marchions, parlions ou dormions, des groupements de neurones s’activent. « Cette machinerie génère des courants électriques », explique Adrien Merlini, enseignant-chercheur à l’IMT Atlantique à Brest. Avec une vingtaine de scientifiques, ce spécialiste de l’électromagnétisme travaille sur Cerebro, un projet européen lancé en 2022 qui vise à reconstituer avec précision l’activité électrique du cerveau.
Pourtant, il existe déjà des techniques pour étudier cette activité. Parmi elles, l’électroencéphalographie, notamment utilisée pour détecter l’épilepsie ou un dysfonctionnement cérébral lié à une tumeur. Des électrodes recueillent le signal à la surface de la tête. Mais en chemin, il a été atténué par les tissus et la boîte crânienne traversés. Sans compter que « les électroencéphalogrammes (EEG) utilisent typiquement moins de 256 électrodes, ce qui est relativement peu pour reconstituer l’activité de millions de groupements de neurones », souligne Adrien Merlini. Pour gagner en précision, il est possible d’ouvrir la boîte crânienne et de poser directement les capteurs sur le cerveau. Nous voici donc avec une très bonne vision de l’activité cérébrale mais uniquement sur une zone réduite, puisqu’il est impossible de sortir le cerveau du crâne et de le couvrir d’électrodes.
Alors, les chercheurs de Cerebro ont changé de paradigme. Au lieu de s’intéresser à la manière de récolter le signal, ils font le pari de le modifier pour faciliter sa lecture. Pour cela, ils mettent au point un produit de contraste1. « Le cerveau continue de fonctionner de la même manière mais le produit change la nature du signal qu’il émet et les propriétés physiques de ce nouveau signal font qu’il est plus facile à lire depuis l’extérieur du crâne », indique Adrien Merlini.
Ce nouveau type d’EEG rendrait possible le même niveau de précision que lorsque l’on pose des électrodes à même le cerveau mais sans ouvrir la boîte crânienne et à l’échelle de la totalité de l’organe. « Cela nous permettrait par exemple d’avoir plus d’informations avant une opération et donc d’éviter les surprises au moment de l’intervention, on pourrait mieux anticiper », imagine Romuald Seizeur, neurochirurgien au CHU de Brest qui participe au projet. « Nous sommes actuellement en train de déterminer les propriétés physiques que devra prendre l’activité électrique une fois modifiée par le produit », précise François Rousseau, enseignant-chercheur à l’IMT Atlantique à Brest, qui travaille à partir de modèles numériques des tissus de la tête. Il faudra ensuite s’assurer que le produit ne présente pas de dangers pour le patient. Enfin, si le concept s’avère viable, viendront les phases de prototypes et d’essais cliniques. « Nous n’en sommes qu’au début », souffle Adrien Merlini.
1. Une substance injectée ou donnée à boire au patient pour améliorer la visualisation de certains objets. Elle est par exemple utilisée en radiologie pour mettre en évidence certains organes sur l’image.