Les édulcorants, un substitut pas si innocent
Le sucre, entre plaisir et ravages
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest
La crainte monte alors que les scientifiques soupçonnent une endémisation du virus de l’influenza aviaire en France et que celui-ci touche des espèces et des zones jusqu’ici épargnées.
Automne 2021. Comme chaque année à la même période, la grippe aviaire fait son retour en France. Mais cette fois, l’épizootie est bien plus violente. Entre novembre 2021 et mai 2022, plus de 16 millions d’animaux sont abattus dans les élevages. Si l’épidémie finit par ralentir, le virus, lui, ne disparaît pas complètement. « Depuis, des cas d’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP, Ndlr) sont détectés dans la faune sauvage alors que jusqu’ici c’était une maladie saisonnière, qui revenait avec les oiseaux migrateurs », indique Béatrice Grasland, responsable du laboratoire national de référence sur l’influenza aviaire à l’Anses1, à Ploufragan (Côtes-d’Armor). S’il est encore trop tôt pour conclure à une endémisation du virus, les soupçons sont très forts.
La maladie s’installe et touche des espèces jusqu’ici épargnées, comme les fous de Bassan, les goélands ou les vautours. « C’est une histoire de timing, explique Béatrice Grasland. Le virus circulait à un endroit et à un moment où les oiseaux se sont réunis pour nidifier. » Conséquences : une mortalité extrêmement importante et des élevages désormais exposés toute l’année. Un vaccin a toutefois été développé pour les palmipèdes, dont la vaccination en élevage a démarré en octobre. Mais quid de la faune sauvage ? Aux États-Unis, une centaine de condors de Californie doit par exemple être vaccinée afin de protéger l’espèce, très menacée.
Mais en France, vacciner les oiseaux sauvages est loin d’être à l’ordre du jour. Pourtant, « on l’a déjà fait avec succès sur d’autres animaux, comme les renards contre la rage dans les années 1980, à l’aide d’appâts vaccinaux », souligne Franck Fourès, directeur de l’Agence nationale du médicament vétérinaire, à Fougères (Ille-et-Vilaine). Mais contre l’influenza aviaire, la tâche serait autrement plus ardue.
« On parle de l’avifaune mondiale, avec des oiseaux migrateurs et une énorme diversité d’espèces », poursuit-il. Sans compter qu’il faudrait attraper chaque oiseau pour le vacciner, puis faire des rappels, ce qui semble impossible.
Pendant ce temps, le virus poursuit sa course et touche désormais les mammifères. Une cinquantaine d’espèces a été contaminée par l’IAHP, « on n’a jamais eu autant de détections », déplore Béatrice Grasland. Ce sont des carnivores, comme des ours, des phoques ou des renards dont les scientifiques supposent qu’ils ont mangé des oiseaux malades. Environ 20 000 otaries sont mortes rien qu’au Pérou et au Chili, recense le Comité scientifique pour la recherche antarctique. Petit à petit, l’influenza aviaire gagne des territoires jusque-là préservés. Fin octobre, le virus a été détecté sur l’île Bird, dans l’Archipel de la Géorgie du Sud. « Il se rapproche dangereusement de l’Antarctique, ce serait désastreux s’il l’atteignait. Il y a là-bas des colonies d’oiseaux très denses », craint Béatrice Grasland.
1. Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail.
Mi-novembre, le géologue breton Martial Caroff a reçu le prix du Quai des Orfèvres pour son dernier roman, une intrigue policière dans le monde de la recherche.
« J’étais avec mon chien dans la véranda quand ils m’ont appelé. Il n’a rien compris mais moi j’étais très content », se souvient Martial Caroff. Début septembre, ce chercheur en magmatologie à l’UBO1, à Brest, apprend qu’il est l'heureux lauréat du prix du Quai des Orfèvres, qui récompense chaque année le meilleur manuscrit d’un roman policier inédit. Disponible depuis mi-novembre en librairie, Ne me remerciez pas !2 est le 27e livre du Finistérien.
Écrit spécialement pour le prix du Quai des Orfèvres, le roman suit l’enquête du commissaire Kestner et de son équipe sur les traces d’un meurtrier qui sévit dans le monde de la recherche. À travers la fiction, le géologue de 59 ans montre ainsi les coulisses d’un laboratoire de climatologie. « Je me suis servi de mon vécu mais c’est une fiction policière, ce sont les passions humaines les plus sombres qui ressortent, précise d’emblée l’écrivain. Dans mon livre on se déteste et on s’assassine, ça ne se passe évidemment pas comme ça dans la réalité », prend-il la précaution de préciser.
Attablé dans le bistrot où il nous a donné rendez-vous, Martial Caroff remue dans tous les sens. Les lunettes qui pendent au bout de leur cordon oscillent au rythme de sa gestuelle. On devine que ses mains sont agitées depuis longtemps ; « J'ai toujours voulu écrire », confirme-t-il. Après avoir hésité entre les sciences naturelles et des études de lettres, il penche pour les premières mais garde « la littérature dans un coin de [sa] tête ».
Ne me remerciez pas ! est son premier livre après une pause de six années. « Je me suis brûlé les ailes, j’avais un rythme excessif, confie le chercheur. Pendant dix ans j’ai publié deux bouquins par an en plus de mon activité d’enseignant-chercheur. » Mais pour Martial Caroff, écrire est plus qu’un passe-temps. Il raconte sa frustration, parfois, de travailler un ou deux ans sur une publication scientifique puis de constater qu’elle n’est lue que par un cercle très restreint. « J’avais besoin d’élargir mon lectorat, d’écrire pour le grand public », lance-t-il en alignant machinalement des feuilles qu’il vient de déranger, comme pour garder ses mains occupées. Toujours.
« C’est dur d’écrire un roman policier, tout a déjà été fait », sourit le chercheur. Lui a sa méthode : tout est prévu dès le début, chaque péripétie, chaque coup de théâtre, jusqu’au nom du coupable. C’est un travail d’horloger qu’il ne faudrait d’ailleurs pas trop exposer. « Ne dîtes pas tout », insiste-t-il, un peu inquiet à l’idée que nous dévoilions les rouages de sa mécanique, qui laisseraient entrevoir l’assassin. Ce que nous pouvons assurer, c’est que le commissaire Kestner pourrait reprendre du service. Une suite est en préparation. « Il y a déjà un peu de viande sur le squelette », comme le dit celui dont le verbe semble décidément taillé pour les intrigues criminelles.
1. Université de Bretagne Occidentale.
2. Publié aux Éditions Fayard (2023).
Benoit Giry est sociologue et spécialiste des catastrophes. Maître de conférences à Sciences Po Rennes et chercheur au laboratoire Arènes, il est aussi l’auteur d’un livre¹ dans lequel il revient sur la manière dont la sociologie a progressivement fait des catastrophes un objet d’étude et sur ce que les désastres disent de nos sociétés.
Ce sont des moments de débordement des dispositifs sociaux classiquement utilisés pour organiser nos existences, qui sont entraînés par des morts et/ou des destructions. Souvent, on les appelle par leur « agent », c’est-à-dire leur déclencheur. On parle de l’ouragan Katrina ou de la catastrophe de Tchernobyl. Mais en réalité, ces événements ne sont des catastrophes que parce qu’ils rencontrent une communauté humaine et ses vulnérabilités, qui transforment le potentiel destructeur de l’agent en catastrophe effective ; un tremblement de terre dans un désert, ce n’est pas une catastrophe.
Au moment des catastrophes, des effets concrets des inégalités sociales sont rendus visibles par les taux de mortalité selon les groupes sociaux. Mais les catastrophes les accentuent aussi : aux États-Unis, des études ont montré que si vous êtes riche, vous arrivez à capter plus d’aides financières à la reconstruction.
Il semblerait que lorsque quelque chose ne frappe qu’une population disqualifiée socialement, nous sommes moins prompts à la traiter comme une catastrophe. La tempête Xynthia a fait 45 morts et est considérée comme un désastre. Au cours des dix dernières années, 28 000 personnes sont mortes en Méditerranée, mais si l’on en juge par le traitement social des migrants empruntant cette route, ces souffrances sont considérées comme tolérables.
Il y a une sorte de lune de miel collective juste après le désastre qu’on explique mal. Mais cette espèce de suspension des normes sociales habituelles est suivie de ce que l’on appelle la « phase de lancer de parpaing ». C’est le moment où le conflit politique se réimmisce dans le consensus créé par la catastrophe. Ainsi, après le séisme de 1923 au Japon, 6 000 Coréens ont été massacrés car jugés responsables.
Deux cents millions d’individus sont frappés par une catastrophe chaque année2. En faisant l’hypothèse (irréaliste) que les individus ne sont touchés qu’une seule fois, au bout de quarante ans cela équivaut à la totalité de la population mondiale. Si l’on joue à ce petit jeu mathématique, nous sommes tous susceptibles d’être affectés un jour. Dès lors, la seule question qui vaille est la suivante : comment comptons-nous habiter ce siècle des catastrophes ? Pour cela, il faudrait savoir en quoi cela va consister en termes de vie collective, d’où le besoin impératif de travaux de sciences sociales.
1. Sociologie des catastrophes, Éditions La Découverte (2023).
2. Frappés signifie blessés, tués ou sans domicile. Les chiffres proviennent du Centre de recherche sur l'épidémiologie des désastres de l’Université catholique de Louvain, en Belgique.
Très exposés aux vents violents qui ont touché la Bretagne le mois dernier, les oiseaux ont payé un lourd tribut.
Début novembre, la tempête Ciaran a balayé la Bretagne. Avec des rafales dépassant les 150 km/h dans de nombreux endroits, les oiseaux n’ont pas été épargnés. La semaine du 1er novembre, la Station LPO1 de l’Île-Grande, à Pleumeur-Bodou dans les Côtes-d’Armor, a enregistré plus de 100 appels. « D’habitude, on tourne autour de 40, on a vraiment senti un effet tempête », souligne Romain Morinière, le directeur du site.
Au total, vingt-trois animaux ont été accueillis au centre de soin de la station, certains très affaiblis, d’autres victimes de fractures. Parmi eux, une majorité d’océanites, de petits oiseaux pélagiques2 particulièrement vulnérables face à la fureur des éléments. Car quand vient la tempête, tous nos amis à plumes ne peuvent pas s’abriter. À terre, certaines espèces se cachent parfois dans des cavités ou des nichoirs mais pour les oiseaux marins, l’épreuve est plus rude. « Ils ne se rendent sur le continent que pour nicher, explique Romain Morinière. Pendant les tempêtes ils sont obligés de faire face au vent ou tentent de se poser sur les vagues, ce qui les épuise. » Dans un communiqué, la LPO estime que pour un oiseau récupéré, dix sont morts sans être trouvés. Après le passage de Ciaran, de nombreux cadavres de cormorans, mouettes et goélands ont été découverts empêtrés dans des arbres déracinés, et des oiseaux de haute mer ont été projetés à l’intérieur des terres, où ils sont incapables de se nourrir.
Lorsque les animaux sont signalés, la LPO peut les prendre en charge grâce à des bénévoles et des cliniques vétérinaires partenaires. Certaines vies sont ainsi sauvées. Après un parcours de soin très suivi, l’objectif est de relâcher l’animal dans la nature. « Nous sommes un hôpital pour la faune sauvage », résume Romain Morinière, qui exhorte aujourd’hui chacun à faire diagnostiquer un arbre avant une coupe préventive : « Avec tous ceux qui sont déjà tombés, beaucoup d’habitats pour les oiseaux et les insectes ont été détruits, ce serait dommage de supprimer inutilement ceux qui résistent. »
1. Ligue pour la protection des oiseaux
2. Qui vient en haute mer
C’est bien connu, le virus du Covid-19 infecte les poumons, mais aussi les reins, les intestins… et même les testicules ! En octobre, l’équipe Urgent de l’Irset1, à Rennes, a publié les résultats d'un travail amorcé en 2020, lorsqu’une étude chinoise met en évidence la présence du SARS-CoV-2 dans du sperme. « Dans le même temps on observait que le taux de testostérone diminuait chez les patients infectés. Nous savions aussi que les récepteurs du virus étaient très présents dans cet organe », se souvient Nathalie Dejucq-Rainsford, qui dirige l’équipe. Grâce à une culture de testicule humain, ces spécialistes de l’appareil uro-génital montrent que le virus se réplique dans plusieurs cellules testiculaires, sans toutefois altérer le fonctionnement de l’organe. La baisse du taux de testostérone serait plutôt à attribuer à l’inflammation globale causée par la maladie. De plus, l’infection du testicule finit par s’éteindre toute seule. L’étude de l’Irset est donc rassurante et permet « d’écarter l’idée que le testicule serait un réservoir du virus », souligne la biologiste.
1. Institut de recherche en santé, environnement et travail.
Les applications intégrées dans nos téléphones ont bouleversé les manières de communiquer et offrent aujourd’hui aux familles séparées la possibilité de garder contact.
En France, plus de la moitié des enfants âgés de 7 à 14 ans possèdent un téléphone portable, dont l’utilisation suscite parfois l’inquiétude des adultes. Une loi a même été adoptée cette année pour obliger les réseaux sociaux à refuser l’inscription à leurs services des mineurs de moins de 15 ans, en l’absence d’accord parental. Mais en changeant de focale, les smartphones s’avèrent utiles pour d’autres usages, comme le maintien du lien familial, notamment dans le cadre des mesures de placement de mineurs. « Dans ces situations, les parents sont disqualifiés par la collectivité mais l’enfant a le choix d'entretenir la relation », explique Émilie Potin, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Rennes 2 et spécialisée dans la protection de l’enfance.
À travers la coordination d’un programme de recherche1, la sociologue a constaté la mobilisation de cet outil en complément de mesures plus classiques : « Avec les droits de visites traditionnels, les liens sont en suspens entre les rencontres, tandis que les échanges réguliers par téléphone ouvrent la possibilité de nourrir la relation différemment », remarque-t-elle. Mêmes avantages pour garder contact entre membres d’une fratrie séparée. « Cela permet d’échanger sur le quotidien, les plus grands pouvant par exemple vérifier ce qu’il se passe à l’école pour leurs frères et sœurs », poursuit la co-autrice de l’ouvrage Le smartphone des enfants placés2.
Lors de mesures de placement, ce sont les parents qui se voient attribués des droits de visites, d’hébergement et de correspondance. Avec le smartphone, le mineur peut lui-même faire valoir un droit de communication, même s’il est encore peu encadré. « Le juge statue rarement sur cette correspondance numérique, sauf dans des cas d’interdiction de lien sur des faits graves comme des actes incestueux », reconnaît Émilie Potin. L’enfant gère donc ses échanges en choisissant ses interlocuteurs et le moyen de communication, tout en gardant la possibilité de bloquer la personne se trouvant de l’autre côté de l’écran. Cependant, « le smartphone et ses usages juvéniles suscitent chez les adultes de nombreuses inquiétudes, remarque la sociologue. Cet instrument modifie la gestion des relations dans le placement en écartant les professionnels et en donnant plus d’autonomie aux mineurs. Reste donc à repenser les manières d’accompagner pour ne pas sur-responsabiliser les plus jeunes et intégrer ces outils en faveur d’un réseau de liens solides et durables », suggère-t-elle.
1. Soutenu par l’Observatoire national de la protection de l’enfance et la Mission de recherche droit et justice, il s’est achevé en 2018.
2. Publié aux Éditions Érès (2020).