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du magazine Sciences Ouest
Avec le laboratoire de planétologie et géosciences (LPG) à Nantes, les astronautes se forment à distance à la géologie, grâce à la réalité virtuelle. Parés pour un voyage fictif vers les astres voisins ?
Dans le bureau de Stéphane Le Mouélic, ingénieur de recherche CNRS au LPG à Nantes, les maquettes de satellites, de navettes spatiales et de rovers¹ côtoient en grand nombre les livres sur les étagères. Mais c’est plus loin, dans une salle dont le sol est recouvert d’un tapis ocre et d’apparence rocheuse, que des casques de réalité virtuelle l’attendent. Direction la Lune, puis Mars.
Une fois son casque enfilé, l’ingénieur de recherche se déplace sur la Lune, virtuellement reconstituée à partir des photographies argentiques prises sur place en 1972, ou sur Mars grâce aux images du rover Curiosity. Accompagné d’autres avatars (ses collègues connectés depuis l’Italie et Toulouse), Stéphane Le Mouélic vérifie que tout fonctionne correctement puisque le lendemain de ce test, ils seront accompagnés par deux astronautes de l’Agence spatiale européenne (Esa) et de l’Agence d'exploration aérospatiale japonaise (Jaxa). Ces derniers devront apprendre à identifier des propriétés de roches pertinentes pour la recherche scientifique, ainsi qu’à échanger avec les chercheurs pour connaître le vocabulaire adéquat.
Cette rencontre virtuelle entre scientifiques et astronautes s’inscrit dans le cadre d’une formation de l’Esa, nommée Pangaea. « Le programme vise à permettre aux astronautes de développer des connaissances et compétences en géologie, indispensables durant les futures missions d’exploration extraterrestres, vers la Lune et peut-être un jour Mars », explique l’ingénieur. Le LPG participe également à cette formation via des cours dispensés sur le terrain, dans les Dolomites (Italie), où le paysage s’apparente à des reliefs extraterrestres. Depuis son lancement, une dizaine d’astronautes de différentes nationalités ont déjà participé à Pangaea, dont le célèbre Français Thomas Pesquet en 2023.
Grâce à la réalité virtuelle, l'utilisateur peut se familiariser avec la perception des dimensions dans l’Espace. « Les astronautes ayant marché sur la Lune ont tous rapporté la difficulté d’appréhender les échelles et donc la complexité à estimer une distance à parcourir », relate Stéphane Le Mouélic. En outre, étant donné que sur place, chaque seconde compte, déterminer rapidement l’endroit vers lequel se diriger est un prérequis. Or, la réalité virtuelle permet aux astronautes d’apprendre à analyser sans perdre de temps l’intérêt géologique d’un lieu. « Lors de la mission lunaire Apollo 17 en 1972, un géologue de formation a pu marcher sur la Lune, ce qui a permis d’optimiser le choix des échantillons à ramener », raconte l’ingénieur. L’analyse géologique de ces zones inexplorées devant permettre in fine d’en déduire leur histoire, leur composition, et de déterminer si elles ont potentiellement abrité un jour des conditions propices au développement de la vie.
1. Robots mobiles conçus pour se déplacer et réaliser des prélèvements ou photographies à la surface d’une planète.
Cet été, un doctorant en océanographie a passé un mois au large du Canada pour une campagne scientifique. Jour et nuit, il a filmé le travail et la vie à bord pour raconter les coulisses de l’expédition.
Adrien Stella n’a pas vu la terre, il l’a d’abord sentie. « Le vent amenait l’odeur des pins et tout d’un coup j’ai réalisé que ça faisait un mois que je n’avais pas vu la côte », sourit le doctorant en océanographie physique à l’UBO¹, près de Brest. Du 31 juillet au 28 août, il a embarqué à bord du navire Thalassa de la Flotte océanographique française, opérée par l’Ifremer, pour le projet Crossroad. Cette campagne au large de Terre-Neuve, au Canada, visait à étudier le trajet des masses d’eau dans la zone et mieux comprendre la circulation méridienne de retournement Atlantique².
À bord, 44 personnes : 28 membres d’équipage et 16 scientifiques. Parmi eux, le doctorant qui, en plus de participer à la collecte de données, a filmé chercheurs et matelots pour documenter les coulisses de l’expédition. À travers un court-métrage qui devrait sortir d’ici le printemps 2025, Adrien Stella veut expliquer la recherche en mer, les enjeux d’une telle campagne et son air d’aventure. « Je fais de la photo et de la vidéo depuis longtemps et j’ai toujours cherché à les relier aux sciences, je crois que c’est une manière de montrer qu’il y a des humains derrière, raconte-t-il. Pour beaucoup de personnes, les scientifiques représentent peut-être quelque chose d’un peu abstrait, c’est l’occasion de voir que nous sommes des gens normaux qui font leur travail du mieux qu’ils peuvent. »
Pendant un mois, il a filmé les gestes, les protocoles, les outils, le navire et surtout les personnes qui le font vivre, du cuisinier aux doctorants, de la capitaine aux chefs de mission. « C’est particulier d’être en mer si longtemps, j’ai essayé de capturer la vie à bord, le sentiment des gens et de les interroger sur ce qui les a menés ici », explique le chercheur.
Confiné au beau milieu de l’océan, on s’échappe comme on peut. Des livres s’échangent, des films sont mis à disposition. Il y a trop peu de wifi pour téléphoner alors il faut utiliser une cabine téléphonique. Adrien, lui, tourne avec trois albums en boucle dans les oreilles. La musique se répète, les tâches aussi.
Tous les jours, il se réveille à 3h45, « le temps d’attraper un café », avant d’entamer son quart³. De 4h à 8h, il travaille avec deux autres scientifiques et trois matelots à descendre une rosette — sorte de barillet équipé d’une sonde et de bouteilles de prélèvement — à 15 mètres du fond de l’océan pour mesurer la salinité, la température et la profondeur de l’eau. Les échantillons sont ensuite amenés au laboratoire du bateau pour être analysés. « Je faisais la même chose de 16h à 20h mais la nuit, l’ambiance était différente, il n’y avait presque personne d’éveillé », se rappelle le doctorant. La routine de la campagne est à peine déréglée par un hélitreuillage et un ouragan soigneusement évité, qui suspendent quelques jours les opérations scientifiques. Mais le Thalassa ne dort jamais vraiment. Jour et nuit, « on faisait les mêmes tâches aux mêmes heures et on voyait les mêmes personnes faire les mêmes gestes. En un mois on a descendu 120 fois la rosette, je me souviens avoir écrit dans mon carnet que ça avait des airs d’Un jour sans fin », raconte le chercheur.
L’appareil photo jamais très loin, il admet qu’il a bien souvent fallu faire un choix entre dormir et filmer. Mais aussi entre vivre les moments ou les immortaliser. « Il m’est arrivé de courir en entendant quelqu’un crier “Dauphins !” au bout du bateau, se souvient-il. J’hésitais entre foncer ou aller chercher mon matériel et faire le pari qu’ils soient toujours là dans cinq minutes. Mais c’était ma première campagne en mer et j’avais envie de la vivre, pas seulement de la filmer. »
1. Université de Bretagne Occidentale.
2. Elle est responsable du transport des eaux chaudes de l’équateur aux hautes latitudes où elles perdent de la chaleur, deviennent très denses et plongent vers les abysses, entraînant un retour d’eau froide vers le sud.
3. Sur un bateau, le temps est fractionné en quarts, c’est-à-dire en temps de service, de quatre heures consécutives.