La circulation océanique s’affaiblit-elle ?
Océan et climat : des destins liés
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest
Poêles, textiles, emballages… Les PFAS ont envahi notre quotidien. Ces molécules très persistantes sont à l’origine d’une pollution chimique massive.
Ils imperméabilisent nos vestes sportives ou recouvrent les emballages des frites. Les perfluoroalkylés et polyfluoroalkylés, ou PFAS, ont été inventés dans les années 1930. « Ils contiennent une liaison entre le carbone et le fluor, la plus forte en chimie organique. Elle leur donne une stabilité très importante et des propriétés remarquables. Ils sont anti-gras, antigel, thermorésistants, anti- adhésifs », liste Khalil Hanna, professeur à l’ENSCR1. Mais cette stabilité rend les molécules très persistantes, d’où leur surnom de polluants éternels. « La nature ne sait pas les dégrader, poursuit-il. Nous sommes face à une pollution généralisée, diffuse et incontrôlable. »
Et leurs effets sur la santé sont nombreux : maladies thyroïdiennes, cancers hépatiques, testiculaires ou des voies digestives, hypercholestérolémie, retard de croissance à la naissance... Face à ces risques, la réglementation évolue lentement. En janvier 2026 entrera en vigueur une directive européenne rendant obligatoire, pour la première fois, la recherche de vingt PFAS dans l’eau potable.
« Ce n’est pas suffisant pour décrire l’intégralité des contaminations », prévient Yann Aminot, chercheur en chimie environnementale à l’Ifremer, à Nantes. Selon les définitions, les PFAS représentent 4 700 à sept millions de composés différents. Ce qui rend les études toxicologiques immensément complexes. « Mais leur persistance suffit à les rendre inquiétants : ils s’accumulent, et à un moment les seuils de toxicité sont atteints », explique-t-il. À Rennes, le Léres2 analyse les PFAS présents dans l’eau, ainsi que dans le sérum3 humain, en lien avec la plateforme Breizh Exposome qui étudie l’exposition chimique et les effets sur la santé.
Les sources de PFAS sont loin d’être toutes clairement identifiées. « On peut penser que l’on est à l’abri en Bretagne, mais ce n’est pas le cas », observe Khalil Hanna. Des analyses des eaux de surface et souterraines l’ont montré. Des entreprises utilisent des matériaux en contenant, parfois sans le savoir. Et certains pesticides sont des PFAS. « C’est le cas d’un herbicide utilisé pour la culture de maïs, le flufénacet, qui se dégrade en TFA4, la plus petite molécule de PFAS, très mobile », ajoute Khalil Hanna, qui étudie « les interactions de ces polluants avec le sol et l’eau ».
L’objectif est de développer des techniques de traitement. Aujourd’hui, la plupart des stations d’épuration ne sont pas équipées, et à terme ces molécules finissent dans les cours d’eau, puis l’océan. Avec le programme Veille POP, Yann Aminot étudie les moules et les huîtres, des organismes sentinelles : « Elles ne bougent pas, et ne biotransforment5 pas les PFAS, donc elles sont représentatives de la masse d’eau ».
Sur ces polluants, il reste beaucoup de questions sans réponse. Khalil Hanna prépare un projet de chaire, qui regrouperait des acteurs économiques et des chercheurs en toxicologie, géosciences et sciences sociales. « Seule une approche pluridisciplinaire permettra de mesurer tous les enjeux des PFAS. »
1. École nationale supérieure de chimie de Rennes.
2. Laboratoire d’étude et de recherche en environnement et santé.
3. Liquide sanguin débarrassé de ses cellules et des protéines de la coagulation.
4. Acide trifluoroacétique.
5. Elles ne transforment pas dans leur organisme un composé PFAS en un autre.
Un vaccin anti-tumoral est en cours de conception par une équipe de scientifiques nantais, à l’aide d’un tout nouveau procédé. Les premiers tests sur des animaux sont prometteurs.
Au sein du corps humain, il arrive que des cellules mutent puis se multiplient de manière incontrôlée. On parle de cellules cancéreuses. En temps normal, celles-ci sont éliminées avant leur trop grande prolifération par des éléments du système immunitaire : les lymphocytes T-CD8 et T-CD4. Les T-CD8 libèrent des molécules qui perforent les cellules cancéreuses et les détruisent de l’intérieur, tandis que les T-CD4 sécrètent des particules déclenchant la mobilisation en masse de T-CD8 dans l’organisme. Mais, parfois, le système immunitaire s’épuise et ne parvient pas à contrer cette multiplication problématique. La lutte cesse, et les cellules cancéreuses forment alors une tumeur.
À Nantes, depuis 2021, des scientifiques travaillent à l’élaboration d’un vaccin curatif, qui permettrait de remobiliser en masse les T-CD8 et les T-CD4 grâce à un procédé innovant. À ce jour, le vaccin est conçu pour lutter contre le mélanome, une tumeur impliquée dans le cancer de la peau. Mais si le procédé fonctionne, il pourra être envisagé pour soigner d’autres cancers. En effet, « chaque lymphocyte, qu’il soit T-CD8 ou T-CD4, est spécifique à une cible, explique Amélie Guiho, doctorante en immunothérapie au laboratoire Incit1 à Nantes. Par exemple, les lymphocytes reconnaissant le mélanome ne libéreront leurs molécules qu’en rencontrant ce type de tumeur ». La vaccination anti-tumorale consiste ainsi à injecter au patient les cibles que porte sa tumeur. Une fois dans le corps humain, celles-ci sont digérées par des cellules dendritiques2, qui les présentent ensuite aux lymphocytes. Cette étape déclenche le départ des T-CD8 et des T-CD4 spécifiques vers la tumeur.
Cependant, seuls les T-CD4 sont mobilisés en masse par les vaccins actuels. La cible des T-CD8 n’étant effectivement pas suffisamment grande pour être digérée par les cellules dendritiques, elle est artificiellement étirée avant d’être injectée. Ce faisant, la cible devient identifiable par plusieurs T-CD8, pour certains non-spécifiques du cancer concerné. En conséquence, l’activation des lymphocytes s’attaquant uniquement à la tumeur est moindre.
C’est là que se situe le caractère innovant du vaccin en cours d’élaboration. La cible des T-CD8 est liée à celle des T-CD4 dans la molécule injectée. « Le tout mesure alors la bonne taille pour être digéré par les cellules dendritiques, et ne contient que les cibles caractéristiques de la tumeur identifiée », explique la doctorante. Le réveil immunitaire est ainsi spécifique au cancer, et de grande ampleur. Le produit est actuellement testé sur des souris, chez qui des régressions totales de mélanome ont été observées. Selon Amélie Guiho, « ces résultats sont très prometteurs et pourraient conduire à des essais cliniques d’ici cinq ans ».
1. Immunologie et nouveaux concepts en immunothérapie.
2. Cellules du système immunitaire « présentatrices » de cibles.
Depuis quelques mois, une réserve naturelle bretonne a intégré des pièges photographiques à sa gestion du site. Une nouvelle approche pour comprendre les mammifères qui y vivent.
Un gris qui n’annonce rien de bon plane sur la petite commune du Cloître-Saint-Thégonnec, au pied des monts d’Arrée (Finistère). À deux pas de la place de l’église, un poêle à bois chauffe une vieille maison reconvertie en bureau pour les gestionnaires des réserves naturelles du Venec et des landes du Cragou et du Vergam. Emmanuel Holder, leur conservateur pour Bretagne Vivante, a déjà chaussé ses bottes, prêt à partir.
« Là, juste à gauche derrière les buissons, on a eu une attaque de poulains en juillet dernier », raconte-t-il en ralentissant l’allure de la voiture qui cahote sur un sentier au milieu des landes du Cragou. Des vaches et des poneys y pâturent, jouant un rôle nécessaire à l’entretien du milieu. L’été dernier, un poulain a disparu, très probablement victime d’un loup. Une nouvelle attaque, deux jours plus tard, n’a laissé que des écorchures.
Mais elle a motivé les équipes de la réserve à installer, en novembre, cinq pièges photographiques sur les 300 hectares de lande. « Des particuliers en ont aussi disposé, on collabore, ils nous envoient leurs images », poursuit le conservateur. Ces petits boîtiers camouflés au milieu de la végétation détectent les mouvements et le déplacement de masses de chaleur. Ils prennent alors une vidéo et trois photos, dont une est immédiatement envoyée sur un téléphone. « Il faut savoir couper, en ce moment c’est la saison des blaireaux, ils sortent toute la nuit chercher à manger et on peut les suivre en direct », sourit Emmanuel Holder. Grâce à ces appareils, un loup a été photographié cinq fois1. « Ce n’est pas une mesure de protection suffisante mais on transmet l’information aux éleveurs alentours », indique le conservateur en détachant l’une des caméras et son petit panneau solaire d’un tronc d’arbre. Et le canidé n’est pas le seul à se retrouver photographié. Cerfs, chevreuils, sangliers… Pas de surprise quant aux espèces présentes sur le site, plutôt une confirmation des traces observées sur le terrain (empreintes, fèces…).

© BRETAGNE VIVANTE
Ce nouvel outil permet surtout de mieux connaître la circulation des animaux (les endroits où se réfugient les cerfs lors des battues par exemple) et d’estimer l’abondance des populations. « C’est flatteur de voir toute cette faune, c’est comme un compliment sur la gestion de la réserve », se réjouit le naturaliste. En six mois, plus de 250 images ont été récoltées, triées et répertoriées. « Un bond en avant », résume-t-il en se glissant dans un passage laissé par un animal, sous les gouttes d’une giboulée d’avril : les pièges ne sont pas placés au hasard, il s’agit de trouver des zones fréquentées. Emmanuel Holder rabat une poignée d'orties, fixe le boîtier, procède à quelques réglages. La pluie cesse subitement quand il met la caméra en marche. Faut-il y voir un signe ? Cet endroit est-il le bon ? Il nous promet qu’il nous tiendra au courant.
1. L’individu a pu être identifié grâce au protocole développé par le Groupe loup Bretagne. Lire Sciences Ouest n°428 (avril 2025).