Font-elles vraiment avancer la recherche ?
Urbex, exploration de l'abandon
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest
Parti de Bretagne pour parcourir les confins glacés de la planète, l’explorateur continue d’inspirer, trente ans après sa disparition.
Paul-Émile Victor : trois prénoms pour un seul homme, à la fois ethnologue, explorateur, écrivain et dessinateur. Scientifique emblématique du siècle dernier, il fait partie du comité fondateur des Expéditions polaires françaises, dont l’Ipev1, à Plouzané, porte l’héritage. Chaque année, plus de 300 personnes en partent encore pour travailler en Antarctique, en Arctique et dans les îles environnantes.
Né à Genève le 28 juin 1907 de parents immigrés austro-hongrois, Paul-Émile Victor grandit dans le Jura. « Enfant, il a déjà le goût de l’aventure et des grands espaces », écrit à son propos Stéphane Dugast, biographe officiel et administrateur du fonds de dotation Paul-Émile Victor. Il rejoint d’abord la marine marchande puis la marine de guerre, mais la monotonie du quotidien ne lui convient pas. En 1933, il fait la rencontre de sa vie : celle du commandant Jean-Baptiste Charcot, déjà connu pour ses propres expéditions polaires. Il embarque l’année suivante en tant qu’ethnologue sur le célèbre Pourquoi Pas ? depuis le port de Saint-Servan (Ille-et-Vilaine), pour une campagne d’un an à la découverte de la côte Est du Groenland. En 1936, il traverse le continent glacé en traîneau à chiens2 pendant deux mois puis décide de passer un an en immersion dans une famille inuit.
S’il s’engage dans l’armée américaine lors de la Seconde Guerre mondiale, Paul-Émile Victor s’attelle dès sa démobilisation en 1946 à l’organisation d’une expédition de grande envergure pour l’étude complète de la calotte glaciaire du Groenland, devenue possible grâce à la mécanisation des moyens de transport et le développement de l’aviation polaire. Il continuera d’être particulièrement actif dans l’organisation d’expéditions et au sein de la communauté scientifique jusqu’à 69 ans. Il part alors profiter de sa retraite administrative sur un îlot de l'atoll de Bora Bora3, au large duquel il sera immergé à son décès, en 1995.
Si sa grande implication dans le monde scientifique fait sa notoriété, il est également connu pour ce que ses expéditions apportent à la société française de la fin du 20e siècle. De très nombreux ouvrages sur la civilisation inuit, mais aussi sa propre philosophie de l’ethnologie et des sciences, et enfin une position d’avant-garde sur l’écologie. En 1976, il crée la Fondation du groupe Paul-Émile Victor pour la défense de l’Homme et de son environnement, dont fait également partie le commandant Cousteau. « Il est temps de regarder la Nature comme un tout. Et de passer un traité avec elle. La sauvegarde de l’Homme en dépend », écrivait-il dans Dialogue à une voix, son dernier livre. Quelques archives vidéo font également état de ses prises de position pour la protection de la planète, qui lui ont à l’époque valu le scepticisme des journalistes.
1. Institut polaire français Paul-Émile Victor.
2. Il part avec trois collègues, sur un trajet d’environ 800 km.
3. En Polynésie française.
Dans les mailles de nos textiles, des fils plus ou moins tendus s’entrelacent et se tordent. Entre friction et tension, un physicien nous explique pourquoi et comment nos vêtements s’étirent et se déforment.
Que vous portiez un pull en laine, une chemise de coton ou une robe de satin, vous portez aussi un problème de physique. « Ça m’amuse de voir que des questionnements fondamentaux se glissent dans des objets si banals », sourit Jérôme Crassous, chercheur à l’IPR1, à Rennes. Le 25 février, celui qui admet ne plus pouvoir s’habiller sans penser mailles, fibres et filaments, donnait une conférence sur la mécanique des textiles à l’Université de Rennes.
Il faut tout d’abord dire que « le textile, c’est bien davantage que du tricot au coin du feu », rappelle le chercheur. Ces objets tissés ou tricotés à partir de fils eux-mêmes issus de fibres (de chanvre, de coton ou poils de mouton notamment) ont en effet des propriétés mécaniques particulières et Jérôme Crassous cherche à comprendre d’où ils les tirent. « Ce sont des propriétés qui contribuent au fait que le textile ait une forme propre, qu’il tombe d’une certaine manière, s’étire un peu ou pas du tout », explique-t-il.
Par exemple, le tricot se caractérise par des fils passant les uns au-dessus des autres tout en étant courbés, ce qui rend l’ouvrage facilement étirable, puisque les fils ne sont pas tendus. À l’inverse, dans un textile tissé (tissu) les fils passent toujours les uns au-dessus des autres mais en étant très tendus. « Essayez de tirer sur les bords d’un mouchoir en tissu carré dans le sens du fil, vous n’en ferez jamais un rectangle, illustre le physicien. Par contre, en étirant dans l’autre sens, vous pourrez en faire un losange. Cette déformation ne repose pas sur une variation de la longueur des fils mais des angles entre ces derniers. »
Plus précisément, Jérôme Crassous cherche à comprendre comment la friction entre les fils change les propriétés mécaniques du textile. « Si c’est trop lâche, qu’il n’y a pas assez de points de contact ou qu’ils ne sont pas bien placés, en somme s'il y a trop peu de friction, le tricot ou le tissu n’a pas de forme propre, il se défait », note le chercheur. Car c’est bien de la friction que provient la cohésion entre les fils. Elle dépend de la nature du matériau, mais aussi de la structure géométrique donnée au textile. En tressant ou tricotant, il y a plus de friction qu’en posant simplement un fil sur un autre.
« Je fais essentiellement une recherche fondamentale, c’est le plaisir de comprendre qui me motive, même si ces travaux n’ont pas d’applications immédiates », confie le physicien, qui s’intéresse actuellement à un autre aspect du quotidien : les cheveux mêlés. « Je suis spécialiste des problèmes de nœuds, s’amuse-t-il. Les questions sont les mêmes que pour les textiles, à savoir la géométrie et la friction entre des fils. Si les cheveux bouclés sont plus mêlés que les lisses, c’est encore une fois une histoire de points de contact et de friction. »
1. Institut de physique de Rennes.
Les conclusions du Beauvau des polices municipales sont annoncées pour fin mars. Adrien Mével, docteur en science politique au laboratoire Arènes (Rennes), nous éclaire sur ce qui pourrait changer dans leurs missions.
C’est une concertation nationale sur les pouvoirs des agents de la police municipale, qui dépendent des maires. Concrètement, cela prend la forme de négociations entre toutes les parties prenantes, en particulier entre les syndicats et l’employeur1. Du côté syndical, on défend une meilleure rémunération et de meilleures retraites en s’inspirant de ce qui se fait déjà dans la police nationale. L’État voudrait en profiter pour décharger cette dernière et simplifier la collaboration des agents, mais sans forcer la main aux maires qui ne trouvent pas tous intérêt à être si étroitement associés aux enjeux de sécurité publique.
Une loi-cadre devrait naître de ce Beauvau. Depuis 1999, le cadre légal de la profession a peu évolué, les précédentes négociations ayant échoué. Sur le terrain, on constate pourtant qu’il y a eu de nombreux changements avec une très forte hausse des effectifs et, dès 2015, l’enjeu de la lutte antiterroriste a favorisé l’armement progressif des policiers municipaux. Ce n’est pas forcément une revendication des agents de la municipale, mais l’État voudrait renforcer leurs prérogatives et donc adapter les textes de loi, ce que les chercheurs spécialistes de l’ordre urbain suivent avec intérêt.
La principale piste évoquée au niveau gouvernemental est la possibilité de passer les policiers municipaux sous tutelle du procureur de la République, de manière ponctuelle. En tant qu’agents de police judiciaire, ils pourraient alors « passer au stade supérieur » : effectuer des contrôles d’identité ou des fouilles à la recherche de stupéfiants, c’est-à-dire des missions de répression de la délinquance. Il est également envisagé qu’ils puissent dresser des amendes forfaitaires délictuelles (AFD) aux consommateurs et détenteurs de cannabis2. La troisième piste concerne la facilitation de la consultation des fichiers.
L’issue de ces négociations est assez incertaine. D’abord, il est peu probable que les maires soient tous partants. La mise à disposition du procureur pourrait absorber beaucoup de ressources, déjà rares au niveau local, et désorganiser les services. D’après mes recherches à ce sujet, les premiers concernés sont globalement contents d’être sur le terrain plutôt que de recueillir les dépôts de plaintes, un travail considéré comme non valorisant dans l’espace policier. Mais si élargissement des prérogatives il y a, cela ne fera que suivre les aménagements du droit dans les faits : les policiers municipaux peuvent déjà interpeller dans le cadre du flagrant délit. Concernant les AFD, les recherches3 montrent que cette mesure, utilisée par la police nationale, ne permet pas de lutter efficacement contre le trafic, mais accentue la stigmatisation de certains usagers par le renfort du pouvoir policier, avec le risque de dégrader la relation avec la population.
1. La commune ou l’établissement public de coopération intercommunale (EPCI).
2. Déjà présente dans l’article premier de la loi dite « sécurité globale », cette mesure avait été censurée par le Conseil constitutionnel.
3. Notamment L’amende forfaitaire, arme du (non-)droit, d’Aline Daillère, publiée en 2022 dans la revue Champ Pénal.
Des chercheurs enregistrent les sons d’une centaine de forêts du territoire métropolitain, pour dresser leur paysage sonore et mieux les protéger.
Depuis le début du mois, de petits magnétophones sont à nouveau suspendus aux troncs des arbres de 103 forêts françaises, dont trois bretonnes1. Ces boîtiers sont déployés pour la deuxième fois dans le cadre du projet Sonosylva, porté par le MNHN2 et l’OFB3. De 2024 à 2026, entre mars et septembre, ils se déclenchent soixante secondes toutes les quinze minutes, un jour sur deux, pour enregistrer les sons de la forêt.
L’objectif ? Suivre l’évolution de la biodiversité grâce à l’éco-acoustique. Chants d’oiseaux, cris d’animaux ou encore battements d’ailes d’insectes… « Tout cela va nous donner une idée du paysage sonore des milieux forestiers, encore relativement méconnu, mais aussi de la pollution sonore », explique Ludovic Crochard, coordinateur du projet au MNHN. La faune peut en effet être dérangée par des bruits inhabituels d’origine humaine, susceptibles de perturber le repos ou l’accouplement.
Cette nouvelle méthode de suivi de la biodiversité « rend possible l’étude non invasive de cortèges d’espèces plus importants avec un effort humain limité puisque nous avons besoin de peu de monde sur le terrain », souligne le chargé de projet. Les enregistrements offrent par ailleurs une vue globale du paysage sonore tout en donnant la possibilité de zoomer à l’échelle des espèces.
Chaque année, fin septembre, les boîtiers sont décrochés et les données transmises au muséum. Elles sont ensuite analysées par différents algorithmes qui permettent de balayer un éventail de problématiques très larges, « de la diversité sonore d’une forêt au déplacement de l’heure du pic d’activité selon les saisons en passant par le nombre d’avions entendus, illustre Ludovic Crochard. Nous comparerons ensuite les sites entre eux et leur propre évolution. »
1. Réserve biologique intégrale du Bois du Loch, réserve biologique intégrale de Saint-Aignan et réserve naturelle régionale des Landes de Monteneuf.
2. Muséum national d’Histoire naturelle.
3. Office français de la biodiversité.
C’est un projet de recherche original qu’ont lancé il y a un an Thibault Le Page, doctorant en anthropologie et dessinateur, et Olivia Blondel, urbaniste et sociologue : celui de l’étude des structures en botte de paille qui bordent les voies bretonnes. Ayant grandi dans le Trégor, le premier a vu « ces structures éclore au bord des routes » toute sa jeunesse, et se penche aujourd’hui sur leur histoire et les messages que peuvent y lire les automobilistes. L’objectif ? Réaliser une archéologie de ce véritable média périurbain. « Il y a une variété assez étonnante dans les formes et les sujets, constate déjà Olivia Blondel. On passe des tracteurs aux Pokémons, de l’annonce d’une fête agricole à celle d’un mariage… Au-delà des clivages politiques, ce sont des objets revendicatifs qui font dialoguer imaginaires mondialisés et nécessités locales, voire intimes. » Une première exposition réunissant photos et dessins tirés de l'enquête est prévue à l’écomusée de Ker Dreger (Finistère) cet été. D’ici là, les deux chercheurs continuent de collecter photographies personnelles et témoignages pour enrichir leur collection.
Des papillons aux orchidées, en passant par les marguerites, les prairies naturelles hébergent une grande biodiversité. Utilisées pour l’alimentation animale, ces zones présentent aussi un fort intérêt pour le milieu agricole. Sauf que ce sont des écosystèmes très menacés en Bretagne : les trois quarts ont disparu en 40 ans.
Une étude débutée en 2024 pour quatre ans, menée par le Conservatoire botanique national de Brest (CBNB), vise à réaliser un inventaire de la végétation et un guide de reconnaissance des différents types de prairies de la région. « On veut faire prendre conscience aux professionnels bretons qui gèrent ces milieux de l’enjeu de préservation des prairies tant sur le plan environnemental qu’agronomique », révèle Élise Laurent, chargée d’études spécialiste de la flore et des habitats au CBNB. Professionnels agricoles et de l’environnement composent le comité de suivi du programme. Constituer un réseau multi-acteurs formés et sensibilisés à l’identification et à la protection de ces prairies, voici le défi de l’équipe pour 2028.