Ministres au Parlement, quand les pouvoirs s’entremêlent

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N° 426 - Publié le 31 janvier 2025
© CC BY-SA 4.0 / STEFFEN PRÖSSDORF
Au Bundestag, la chambre basse du Parlement allemand, les ministres s'installent face à l'hémicycle.

Une doctorante en droit s’intéresse aux relations entre les ministres et l’espace parlementaire. En comparant différentes constitutions, elle veut montrer comment les pouvoirs interagissent aujourd’hui.

Une « bizarrerie juridique ». C’est ainsi que Dounia Fagnen Barro qualifie l’exception française selon laquelle une fonction ministérielle est incompatible avec un mandat parlementaire. En clair, depuis 1958 en France, l’article 23 de la Constitution empêche un ministre d’exercer un mandat de député ou sénateur. « C’est loin d’être le cas partout en Europe1 et cela pose des questions, les membres du gouvernement ont un pouvoir important, or s’ils ne tirent leur légitimité que du chef de l’État, elle reste discutable », analyse cette doctorante en droit public à l’IDPSP2, à Rennes.

De la fusion à la confusion


Depuis fin 2023, elle prépare une thèse sur « l’entrelacement des pouvoirs » en s’intéressant à la présence des ministres dans l’espace parlementaire. Et la chercheuse ne se contente pas de lire des textes de loi. Elle revient d’une semaine d’observation dans les parlements belges et néerlandais. « On ne peut pas se contenter de lire des constitutions, c’est comme une pièce de théâtre : dur à comprendre tant que ce n’est pas joué », compare la doctorante.

Un travail de terrain qui permet aussi de réaliser l’importance de la dimension symbolique véhiculée par l’architecture des lieux. « En Allemagne ou aux Pays-Bas quand les ministres doivent répondre aux questions des parlementaires, ils sont assis sur des bancs qui font face à l’assemblée. En France, ils s’installent en bas de l’hémicycle, ce qui donne l’impression d’une fusion entre les deux fonctions alors que ce n’est pas du tout le cas, et peut entraîner de la confusion. Ce sont des détails qui peuvent sembler futiles mais qui disent beaucoup de la manière dont les ministres s’approprient l’espace parlementaire », décrypte Dounia Fagnen Barro. 

Vide juridique


À l’été 2024, malgré l’incompatibilité des deux rôles et pour la première fois sous la Ve République, des ministres ont pourtant siégé à l’Assemblée nationale. En France, lorsqu'un gouvernement démissionne, comme en juillet dernier, il ne quitte pas immédiatement ses fonctions mais reste en place pour assurer le fonctionnement minimal de l’État : on parle alors de gouvernement d’affaires courantes. Parmi ce dernier, 17 ministres élus députés ont pu prendre part au vote des lois tout en exerçant une fonction ministérielle. « La Constitution n’a pas prévu ce cas de figure, on s’est retrouvés face à un vide juridique qui questionne la séparation des pouvoirs », résume la doctorante. Une situation qui illustre encore un peu plus la nouvelle dynamique qu’elle cherche à expliquer. « Les pouvoirs exécutif et législatif ne sont pas isolés, souligne Dounia Fagnen Barro, je veux montrer à quel point ils sont imbriqués et comment ils interagissent, c’est-à-dire essentiellement à travers la figure du ministre, dans des circonstances très différentes. »

Violette Vauloup

1. Où traditionnellement les régimes de type parlementaire autorisent ce cumul.
2. Institut du droit public et de la science politique.

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La grippe aviaire menace la faune des Terres australes

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N° 426 - Publié le 31 janvier 2025
© MZPHOTO11 / ADOBE STOCK
Les grands albatros font partie des nombreuses espèces touchées par le virus.

 

L’épizootie mondiale d’H5N1 fait des ravages jusque dans les contrées les plus éloignées. Sa présence vient d’être confirmée sur l’île de la Possession et sur une côte des îles Kerguelen, deux territoires gérés par les Terres australes et antarctiques françaises, grâce aux échantillons prélevés par les équipes du CEBC1 et du CEFE2, en mission avec l’Ipev3, et analysés par le laboratoire national de référence de l’Anses4, à Ploufragan. « Sur l’archipel Crozet, nous craignons que dans certaines colonies, près de 80 % des jeunes éléphants de mer nés en 2024 ne soient morts de la maladie, estime Charles-André Bost, le directeur du CEBC. Pour les manchots royaux, on compte plus de 500 individus adultes morts5. Des grands albatros ont aussi contracté le virus, ainsi que d’autres oiseaux, comme les goélands et les skuas. » Une pression supplémentaire qui pèse sur ces populations déjà fragilisées par la surpêche, et qui pousse les chercheurs à prendre d’infinies précautions pour éviter toute contamination.

Anna Sardin

1. Centre d'études biologiques de Chizé.
2. Centre d'études fonctionnelles et évolutives
3. Institut polaire français Paul-Émile Victor.
4. Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail.
5. L’archipel compte plus de 500 000 couples reproducteurs.

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Parsifal, un bateau scientifique pas comme les autres

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N° 426 - Publié le 31 janvier 2025
© DES REQUINS ET DES HOMMES
Le Parsifal devrait partir pour sa première mission cet été.

Rénové par les scientifiques de l’association Des requins et des hommes, le voilier nouvellement équipé prendra la mer pour sa première campagne océanographique cet été.

Restaurer un voilier pour en faire un laboratoire flottant et observer au plus près les squales : c’est une idée qui a d’abord germé dans la tête d’Armelle Jung, fondatrice de l’association Des requins et des hommes, basée à Plouzané. Mais c’est grâce à trois jeunes bénévoles qu’elle est devenue réalité. Lucas Zaccagnini, aujourd’hui chargé de mission scientifique au sein de l’association, et deux de ses amis, ont achevé la remise en état et l’équipement du Parsifal, un bateau récupéré en 2021 par l’association pour étudier les requins-taupes en mer.

Un mini-laboratoire


Construit par un amateur en 1975 et resté à terre durant douze ans, les travaux pour en faire une embarcation scientifique sont titanesques. « Il fallait avant tout trouver un moteur et le réinstaller, mais aussi démonter et rénover la coque en acier qui avait rouillé, et refaire l’installation électrique, y compris poser des panneaux solaires plus larges pour pouvoir travailler à bord », détaille le jeune homme. Ni une, ni deux, les manches se retroussent et en juin 2024, le bateau est enfin à l’eau, prêt à prendre le large.
L’équipe y installe petit à petit de quoi faire ses recherches. « Nous voulions que le voilier soit le plus polyvalent possible en y installant un mini-laboratoire et des outils de prélèvement en profondeur. Sous le bateau est fixé un récepteur acoustique qui peut détecter les balises installées sur certains animaux », indique Lucas Zaccagnini. Au programme : plongées, identification de requins grâce aux photos et prélèvements d’ADN environnemental1.
Et ce n’est que la première étape de cette « belle aventure ». Ces derniers mois, le Parsifal est sorti pour de petites navigations de préparation en vue de sa grande mission, qui devrait avoir lieu cet été. « Les requins-taupes, que nous suivons dans le Trégor depuis quatre ans, sont des animaux très mobiles. Nous voulons rejoindre l’Irlande et en faire le tour pour travailler avec nos homologues irlandais qui étudient aussi l’espèce, puis descendre par le golfe de Gascogne jusqu’au Gouf de Capbreton2, cette fois en collaboration avec des équipes espagnoles. »

Recherche non-invasive


L’idée est de mieux comprendre l’écologie du requin-taupe, ses habitudes et son mode de vie, mais aussi récolter des données sur différentes espèces pour d’autres équipes scientifiques. En plus de promouvoir un mode de recherche bas carbone et low-tech, le voilier permet de mieux observer la faune marine. « Certains animaux fuient quand ils perçoivent du bruit, d’où l’intérêt de ne pas avoir de moteur, explique Armelle Jung. Nous pourrons aussi accéder à des zones en pleine mer ou près des côtes, loin des routes classiques des campagnes océanographiques. » Des recherches sur le monde marin qui se veulent le moins invasives possible pour les animaux, et pour lesquelles, finalement, « le voilier suffit largement ! »

Anna Sardin

1. Fragments génétiques laissés par la biodiversité dans un milieu donné.
2. Canyon sous-marin au large des Landes.

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Tâtonnements artistiques en laboratoire

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N° 426 - Publié le 31 janvier 2025
© VIOLETTE VAULOUP
Les deux artistes testent leurs idées en laboratoire.

Depuis plusieurs mois, deux plasticiens côtoient des scientifiques rennais pour créer une exposition. Sur la paillasse, méthode scientifique et création artistique entrent en fusion.

L’ air est piquant et les passants emmitouflés. Personne ne s’attarde dehors en ce matin d’hiver. Personne, sauf Fred Murie. Assis contre une table de pique-nique, l’artiste attend son compère devant l'Observatoire des sciences de l'environnement de Rennes (Oseren). Le voilà qui arrive, les bras chargés d’une caisse en carton remplie de matériel. « Des aimants et de l’eau saturée en sel », lâche Flavien Théry dans un souffle de buée. Les deux acolytes entrent dans le bâtiment, se perdent dans les couloirs et se trompent d’étage, jusqu’à tomber sur Tanguy Le Borgne, physicien spécialiste des eaux souterraines, qui se propose de les guider au laboratoire. « On n’a pas l’habitude de ce genre de visiteurs », glisse-t-il.

Cerveau de souris


Dans le cadre d’une commande des Champs Libres, Fred et Flavien, deux artistes rennais qui travaillent ensemble au sein du collectif Spéculaire, doivent réaliser une vingtaine d’œuvres sur le thème du monde invisible pour une exposition prévue en 2026.
L’objectif ? Proposer une « expérience esthétique ouvrant un regard à la fois émerveillé et intranquille sur ce monde que nous ne pouvons voir », peut-on lire sur le site de Spéculaire. Et parmi les pièces, certaines seront issues d’une collaboration avec six laboratoires rennais. « On explore des aspects très variés de l’invisible : l’infiniment petit, les forces électromagnétiques et le temps, énumère Fred Murie. Mais ce qui échappe à notre vision, c’est aussi l’imaginaire et la manière dont fonctionne le cerveau, c’est une part invisible de notre réalité. » 


© VIOLETTE VAULOUP
Le fluide suit l'impulsion magnétique des aimants.

Cette réflexion sur le cerveau les guide depuis que Joris Heyman, chercheur CNRS à l’Oseren spécialisé en mécanique des fluides, leur a montré une représentation agrandie d’un cerveau de souris. À mi-chemin entre le réseau racinaire ou hydrographique, il faut imaginer un entremêlement de canaux et de voies qui « nous a donné envie de visualiser une pensée en faisant glisser un fluide magnétique, contrôlable à l’aide d’aimants, dans un cerveau humain en plastique », raconte Flavien Théry. De fil en aiguille, l’idée a évolué mais l’image d’une pensée qui circule est restée. En décembre, ils sont venus tester dans les locaux de l’Oseren une nouvelle hypothèse, directement inspirée des travaux de Joris Heyman, qui étudie l’écoulement de l’eau dans le sol en le modélisant avec des billes.
 

L’atmosphère du lieu


Dans le laboratoire presque désert, Fred et Flavien s’installent autour d’une table. Joris leur a laissé des tubes et des billes. « Il faut d’abord mettre le liquide ou les billes selon toi ? » Ils tâtonnent, glissent des billes translucides dans de petits tubes qu’ils remplissent d’une eau saturée en sel et ajoutent le ferrofluide, visqueux et très noir. L’eau salée est censée empêcher le fluide de se dissoudre et de s’accrocher au verre. Les deux artistes promènent un aimant autour du liquide et le fluide suit l’impulsion magnétique. « Très décevant, ça colle aux billes », souffle Fred.

Ils multiplient les tests, changent la taille des billes ou les enlèvent totalement, remplacent l’eau par du glycérol… « Notre démarche est très comparable à celle des scientifiques », souligne Flavien Théry, bientôt interrompu dans ses manipulations par l’arrivée de Joris Heyman. « Et si vous rajoutiez du savon dans l’eau pour créer une tension de surface et éviter que le fluide n’accroche ? », suggère-t-il. Les deux plasticiens lèvent un sourcil, intéressés. Et Joris manipule à son tour l’aimant. 

« Ils transforment nos sujets d’études en projet artistique, c’est intéressant à voir, raconte le chercheur. J’apporte quelques compétences techniques mais on leur donne surtout accès au labo et à l’atmosphère du lieu. » Entre les billes et les aimants, les idées fusent et les images naissent. L’art se sert de la science. S’en inspire. Et tout se mêle, comme dans l’eau salée d’un tube oublié au bout de la table.

Violette Vauloup

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