Le tabac, de la graine au mégot
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest
Au sein des forêts, des spécimens séculaires au feuillage étendu côtoient de jeunes arbustes en pleine croissance. Tout au long de leur vie, les plantes s’adaptent à leur environnement grâce à des sens aiguisés, étudiés par les scientifiques.
Bercée de légendes arthuriennes et symbole de la magie de Bro-céliande, la forêt de Paimpont regorge de mystères. Elle abrite notamment le multi-centenaire chêne des Hindrés, preuve vivante de la résilience des arbres. Depuis les années 1980, des études mettent en lumière certaines capacités des plantes jusqu’alors insoupçonnées. En effet, elles perçoivent de manière accrue leur environnement. La théorie plaçant les végétaux comme des êtres immobiles et vulnérables se dissipe progressivement.
Sans doigts, les végétaux sont pourtant dotés d’un sens du toucher. « Ils le perçoivent de manière passive, contrairement à nous qui pouvons exercer une pression avec nos mains », décrit Bruno Moulia, directeur de recherche à l’Inrae1 de Clermont-Ferrand et spécialiste de la biomécanique des plantes. Des récepteurs répartis sur toute la plante réagissent aux pressions mécaniques. Ainsi, elle détecte lorsqu’un prédateur la mange et décèle le vent qui peut être dangereux pour elle. Ne bénéficiant ni d’un cerveau ni d’oreille interne, la plante ressent la gravité de manière diffuse. Dans des cellules végétales spécialisées, la distribution de grains d’amidon, qui se déplacent et coulent en fonction de l’inclinaison, indique à la plante où se trouve le « bas ». « Les végétaux perçoivent leur propre forme dans l’espace, c’est ce qu’on appelle la proprioception », ajoute le chercheur. Ces informations permettent à la plante de contrôler sa posture. Car elle effectue en permanence des mouvements qui nous sont imperceptibles pour maintenir son équilibre durant sa croissance. Mais un autre défi se pose : celui d’aller chercher des ressources nécessaires à sa survie.
Même en l’absence d’organes spécialisés comme les yeux, les végétaux décèlent la lumière. « Différents photorécepteurs situés sur leur feuillage permettent de mesurer la quantité et la qualité de la lumière disponible », indique Bruno Moulia. Les plantes peuvent ainsi orienter leur croissance pour bénéficier des rayons du Soleil, tout en contrôlant leur équilibre. C’est d’autant plus remarquable chez le célèbre arbre-girafe du bois de Penfoulic, situé dans la commune de Fouesnant, dans le sud du Finistère. « Ce chêne pédonculé, attiré par la lumière, est penché vers la prairie et offre ainsi une arche naturelle à l’entrée de la forêt », décrit Mickaël Jézégou, expert forestier et auteur de l’ouvrage Arbres remarquables en Bretagne2.
Depuis l’Antiquité, des croyances gravitent autour des propriétés merveilleuses du végétal, comme les feuilles du cédratier, utilisées pour fabriquer des philtres d’amour. Mais les plantes n’émettent pas d’odeurs pour nous plaire : des études indiquent que les émissions de composés chimiques sont à la fois un moyen de défense et de communication.
Un des exemples les plus connus est celui de l’Acacia caffra qui augmenterait la concentration de tanin dans ses feuilles lorsqu’elles sont déchirées par des herbivores, ce qui peut être mortel. Le feuillage libèrerait en même temps un gaz, l’éthylène, capté par les feuilles des acacias voisins. Il constituerait un message d’alerte déclenchant une forte sécrétion de tanin avant même que les prédateurs n’aient atteint l’arbre !
Si cet exemple médiatisé est toujours discuté, la communication des végétaux est un sujet de recherche en pleine expansion. Elle montre qu’ils sont à la fois capables d’émettre et de percevoir un message, notamment via des substances volatiles. « Le répertoire chimique utilisé par les plantes reste encore à découvrir, mais certaines de ces molécules odorantes fonctionneraient de la même manière sur toutes les espèces végétales, ce qui représente une forme d’altruisme », explique Bruno Moulia.
Les arbres détectent la présence d’autres végétaux. Sur leur feuillage, des récepteurs appelés phytochromes, leur indiquent spécifiquement quand un autre végétal est à proximité. Bien que la compétition puisse parfois être rude pour capter des ressources dans les forêts denses, il existe aussi une forme de coopération voire de symbiose dans ces écosystèmes. Notamment grâce à un réseau mycorhizien, où les champignons s’associent avec les racines des arbres. Des études montrent que cette symbiose permettrait aux individus de partager de faibles quantités de nutriments entre eux. « Les plantes pourraient aussi échanger des signaux qui sont sources d’informations via ce réseau, des recherches sont en cours », précise le chercheur.
Si bien des mystères entourent encore le fonctionnement des végétaux, « les formes étranges que prennent les arbres nous prouvent qu’ils sont capables de percevoir leur environnement et de s’y adapter », résume Mickaël Jézégou. Il suffit de se balader dans les forêts qui abritent des spécimens centenaires ou même millénaires pour s’en rendre compte.
Depuis la fin du 19e siècle, la Bretagne, une des régions françaises avec la plus grande densité d’arbres anciens, recense des spécimens pittoresques. C’est en 1994, à la création de l’association ARBRES3, qu’est introduite la notion de « remarquable » qui a donné naissance à un label en 2000. Pour obtenir cette distinction, un arbre doit remplir certains critères, évalués par les bénévoles, comme « une longévité exceptionnelle, des dimensions extraordinaires mais également une relation particulière avec l’Homme par son histoire et les légendes qui l’accompagnent », énonce le technicien forestier breton.
1. Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.
2. Éditions Biotope (2015).
3. Arbres remarquables : bilan, recherche, études et sauvegarde.
Une fouille archéologique à l’église des Jacobins, à Morlaix, a mis au jour plus de 230 tombes. Une fenêtre ouverte sur les pratiques funéraires de nos ancêtres.
Un engin de chantier est posé au beau milieu de l’église. Tout autour, des archéologues s’activent au-dessus des tranchées qui quadrillent le sol. Un ruban Led pendu entre les piliers en pierre de l’édifice jette une lumière froide sur les sépultures qu’il reste à fouiller. « Ce n’est pas courant de pouvoir étudier un bâtiment en entier comme ça », ne peut s’empêcher de remarquer Teddy Bethus. Cet archéologue à l’Inrap1, bottes fourrées aux pieds et polaire zippée jusqu’au menton, participe à la fouille de l’église du couvent des Jacobins, dans le centre-ville de Morlaix.
Il y a encore quelques mois, un plancher séparait l’édifice en deux et les murs étaient recouverts d’enduit. Mais dans le cadre des travaux du musée de Morlaix (auparavant à l’étage de l’église), l’État a prescrit une fouille préventive pour étudier le sol et le bâti de l’un des plus anciens bâtiments de la ville, construit au 13e siècle.
De septembre à mars, la fouille au sol a dévoilé plus de 230 tombes individuelles ou collectives, du cercueil au caveau maçonné en passant par le simple linceul. « C’était un lieu privilégié pour être inhumé », explique Élodie Cabot, archéo-anthropologue à l’Inrap et responsable de la fouille. Mais certaines sépultures creusées à l’extérieur de l’église auraient bien pu se retrouver entre ses murs après un agrandissement au 15e siècle. « On cherche à savoir qui a été enterré où, mais aussi à dater les tombes et comprendre un peu mieux qui les occupe », confie la spécialiste. Problème : à la Révolution, l’église réformée est transformée en écurie et des travaux de terrassement suppriment l’équivalent d’un mètre de terre. « Ça nous handicape pour bien comprendre l’organisation et la chronologie du sol », soupire l’anthropologue.
« Ici on a un individu allongé sur le dos, c’est un adulte, le sexe est indéterminé car le bassin a disparu. Les traces brunes autour, ce sont les restes du bois du cercueil », lance Élodie Cabot en s’avançant vers un squelette. Juste à côté, les archéologues ont découvert un caveau-pourrissoir, une sorte de tombe à deux étages où « le corps était posé sur la partie supérieure, le jus de macération s’écoulait, les os tombaient, puis on mettait un autre corps à la place », explique la spécialiste des rites funéraires.
Au fond de l’église, certaines sépultures déjà fouillées se sont remplies d’eau. L’air est froid et humide. C’est d’ailleurs grâce à ces conditions que la matière organique s’est si bien conservée. « On a retrouvé des cheveux et des poils pubiens », se réjouit Élodie Cabot. Si les scientifiques parviennent à en extraire de l’ADN, cela constituerait une véritable mine d’informations sur les occupants silencieux du sous-sol de l’église. Dans tous les cas, la suite se jouera en laboratoire, « la fouille n’est que la partie émergée de l’iceberg », sourit l’archéologue.
1. Institut national de recherches archéologiques préventives.